Je garde un autre agréable souvenir de Mouron ; une année où étant officier de réserve au 26 ème dragon à Dijon, je faisais de grandes manœuvres et que le régiment passait par la Charité, le Baron Philippe de Bourgoing était venu nous attendre sur la route et avait demandé au colonel la permission d’emmener le Commandant Abonneau et moi-même déjeuner avec lui, ce qui fut accordé. Quel n’a pas été mon étonnement en arrivant au château, d’y trouver le Maréchal Canrobert qui tous les ans faisait une saison à Pougues et ne manquait pas de rendre visite au Baron qu’il avait connu aux Tuileries quand il était écuyer de l’empereur Napoléon III. Pierre était le bon camarade du Prince impérial qu’il a profondément pleuré. Je me suis souvent demandé quel aurait été le sort de la France s’il ne s’était pas fait tuer bravement.
En 187o, Bourgoing avait été nommé député de la Nièvre, et invalidé grâce à une canaillerie inventée par Isaïe Levaillant, un sale Juif qui était préfet à Nevers à cette époque. Si on se rappelle que la République à une voix de majorité, on peut en conclure que Isaïe a été fêté par ses semblables. On sait qu’en 187o, chaque département Français avait formé un régiment de Mobiles. La Nièvre avait en plus un régiment à cheval, dont Bourgoing était le colonel. Il avait sous ses ordres Jules d’Anchald, Michel de Rasilly, René de Savigny, et autres. Le Marquis de Veguy commandait l’autre régiment : il sortait de St Cyr et avait démissionné au bout de peu de temps de service ; beaucoup d’officiers qui étaient sous ses ordres étaient pour la plupart des châtelains du pays ayant servi plus ou moins longtemps, comme mes oncles Paul et Ludovic Tiersonnier, R de Pracomtal, G de La Brosse, Amédée de Noury, Frédéric et Henri d’Assigny. Ce régiments de moblots s’est bravement battu et a souffert atrocement du froid terrible qu’on a eu à supporter cet hiver-là. J’ai oui dire que le sous-lieutenant Samuel de Thé avait une paire de sabots reliés par une ficelle, qu’il mettait à cheval sur son cou et qu’il était bien content le soir, en arrivant au cantonnement pour remplacer ses souliers mouillés.
Le département de l’Allier a eu plus de chance que le nôtre, car son régiment de mobiles ayant à sa tête Monsieur de Chavigny a passé le temps de la guerre en Algérie et mon beau-frère Clayeux, qui était S .Lt , m’a souvent dit que dans sa garnison de Tlemcen, il avait été heureux comme un roi avec des chefs charmants, un cheval de selle arabe, un bon chien d’arrêt, du gibier devant lui et de l’argent dans sa poche.
Une année après la guerre, la pauvre France vaincue, après avoir cru qu’elle ne pourrait pas payer les cinq milliards d’indemnité qu’elle devait à l’Allemagne, s’était acquittée très facilement. Que peut-on en penser aujourd’hui où la dette de notre malheureux pays monte à plus de 3oo milliards. Il y avait une portée de loups aux Bois Boulots. René en profita pour faire une politesse à ses camarades de la mobile en les invitant à cette fête qui est une réjouissance pour tous les veneurs du pays qui sont convoqués pour venir les chasser. Au jour désigné, il semble me rappeler qu’il y avait 112 chiens hardés, sous le chêne Marotte, ils appartenaient aux équipages des Gouttes et de Coulon, de René de Chavagnac, des Comtes Auguste et Hector de Barral. Fernand de La Boutresse couplait avec ce dernier. Plusieurs officiers de la Mobile étaient au rendez-vous, dont le commandant de Chavigny, Gaston de Froment, Ernest Olivier et autres.. La chasse fut très brillante, trois louvarts furent pris successivement et le retour aux Gouttes un tromphe. Pour le dîner, la salle à manger était trop petite, le couvert avait été mis au premier étage dans la grande salle. Au dessert, pendant qu’on sablait le champagne et que sur la pelouze les piqueux sonnaient joyeusement les honneurs et les fanfares des équipages Baquelot offraient aux Messieurs les plus dignes, les pieds des louvarts posés sur un plat d’argent. La soirée se termina assez tard dans la nuit. J’y ai vu danser par le colonel Dupressoir et le Vicomte de Vautier un Kan Kan aussi brillant que celui de Mabille où en 1876 St Cristophe a gagné le grand prix de Paris, et où la jeunesse élégante se donnait rendez-vous dans ce lieu de plaisir ce jour-là. On se réunissait aussi à Bullier, mais le milieu y était moins chic. Ce sont pour moi des souvenirs qui remontent à 7o ans, et je pense que ces deux établissements sont maintenant remplacés par ce qu’on appelle des dancings.
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19.2.10
Les Gouttes
Ce nom évoque pour moi un lointain souvenir puisqu’il remonte à 1819, année où sont nés mon oncle Edmond Clayeux, et mon père, fils des deux sœurs nées Maslin. Chacune nourrissait son rejeton et on raconte que pour s’amuser, ces dames changeaient quelque fois de poupons, d’où était né une très grande amitié entre Edmond et Prosper qui toute leur vie se sont plus considérés comme deux frères que comme deux cousins . Quant à moi, j’estime que j’ai bien passé cinq ans de ma vie aux Gouttes. Lorsque j’étais enfant, j’y faisais ma visite annuelle avec mes parents, quand j’ai été jeune homme, je ne manquais pas d’y aller sonner la St Hubert, et une fois marié, cela a été le comble, car il se présentait une chose assez rare, c’est que dans nos ménages Messieurs et Dames avaient les mêmes goûts et que l’oncle Edmond était, je crois, content de nous recevoir et quand nous devions le quitter, il me disait, qu’est-ce qui vous presse de partir, lorsque tu ne seras plus là, je ne pourrai plus faire ma partie de piquet tous les soirs, car il aimait beaucoup taquiner la dame de pique, et moi aussi, du reste. Une année où les lapins faisaient du mal aux récoltes par leur grand nombre, l’oncle me dit : après que tu en auras tué cent, je te paie 2o frs tous les autres.. Je n’ai pas mis longtemps à remplir ma tâche, mais je n’ai pas fait payer l’excédent. Quand nous quittions les Gouttes, la maison devait paraître grande, car en dehors de mon ménage, il y avait mes trois filles qui appelaient ma belle-sœur marraine, ou tante Bonbon, ce qui prouve la façon dont elle les gâtait, leur institutrice, une femme de chambre, un cocher, souvent deux chevaux. Je me rappelle les courses prodigieuses que j’ai faites en voiture, avec le moteur à crottins. Une année où nous avions nos chevaux de selle à Moulins pour aller chasser à Bagnolet, nous partions presque avant jour, déjeunions à l’hôtel de Paris en passant, prenions notre chevreuil et rentrions toujours la nuit. Julien qui partait de Coulon pour se rendre à la même destination, restait encore plus longtemps que nous en voiture. Une fois, en me conduisant déjeuner aux Places, dans sa charrette anglaise, mon estimable beau-frère m’a versé en traversant l’étant Petit. Je n’avais pas de mal, mais j’étais furieux parce qu’il s’était mis à rire. Quelque temps après, je lui ai rendu la monnaie de sa pièce comme je le ramenais d’une chasse à Beaumont chez Jules d’Anchald de regrettée mémoire, en arrivant à 8 h du soir à Coulanges, un cheval emballé, attaché à un camion, a pris notre voiture en écharpe en la croisant, l’a mise dans l’état d’une boite d’allumettes et est tombé raide mort sur la route dans une mare de sang. Après nous avoir déposé près de lui, sans beaucoup de mal, j’ai pris mon cheval par la bride et je l’ai ramené à la maison en traversant Nevers avec mon chapeau à haute forme sur la tête, et j’ai envoyé un fiacre chercher mon beau-frère et nos bagages. Le propriétaire du camion n’a fait aucune difficulté pour payer la réparation de la voiture. Je ne retournai plus aux Gouttes où j’ai laissé de si bons souvenirs mais j’entretiens avec mes neveux, Geneviève et Edmond une correspondance très suivie, et c’est à la demande de ma nièce, à sa dernière visite à Tâches, que je me suis mis à écrire ces notes. Avril 1946.
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