28.4.13

Juin 1919



1er. Cécile et Yvonne nous quittent pour aller prendre à St. Pierre l'express de midi pour Paris et gagner Rennes, sans arrêt dans la capitale.

Les Américains me donnent ce jour 16200 francs pour 13 mois d'occupation. Il y a la dessus 6890 francs pour Bagnolet. 3180 pour .... 200 pour Callot 6070 fr pour moi. Depuis le 31 janvier 1919, nous avons à faire au Génie Français pour les locations.

2. Je passe la journée la plus atroce de la vie comme souffrance.

3. Robet vient me voir, me conseille de garder le lit, et me dit des paroles consolantes. Je suis très content de lui et de la sœur qui soigne Edith qui m'assiste avec intérêt.
Marguerite passe quelques heures avec nous, elle m'apporte à signer un pouvoir, car je devais aller ce soir à Fourchambault pour la réunion du conseil de famille des enfants de Georges.

4. Mon état ne s'améliore pas. Marcelle va à Nevers avec le garde et la jument Anglaise. Edith se lève pendant une heure. Il fait si froid qu'on allume du feu au salon.

5. Continuation de la crise, la sœur d'Edith et ma femme me soignent comme un enfant.

6.7. État stationnaire.

8. Légère détente dans mon état.

9. Une détente se produit.
Robert Senly meurt en Roumanie, où il fait partie de l'armée d'occupation. Ses malheureux parents sont bien éprouvés, ayant déjà eu deux de leurs gendres, les frères Gautley tués au champ d'honneur.

10. Robet vient me voir et me donne des paroles de consolation, mon état est sensiblement le même.
Albert de Marcy m'écrit pour avoir de mes nouvelles.
Chaleur écrasante, tout dessèche!

11. La chaleur continue et mon état reste sensiblement le même , je veux me promener un peu, mais mes jambes sont en coton.

12. Mon état à l'air de s'améliorer un peu, je vais jusqu'à Callot. La chère Miss Bergson nous vient pour 3 jours, elle arrive de Trèves où elle fait partie de l'armée d'occupation, il paraît que la bas, les Boches ont l'air très arrogants. Les grèves de chez nous ne sont pas faites pour les décourager.

13. État sensiblement le même, le jour je me traîne d'un domaine à l'autre, pour entendre les gémissements de chacun sur la sécheresse. Les foins se font avec rapidité, coupés le matin on peut les rentrer le soir.

15. Miss Bergson nous quitte pour retourner à Trêves. Claire va à Nevers pour faire une conférence chez les Petites Sœurs de l'Assomption. État stationnaire chez moi.

Trinité. Loué des domestiques à St. Parize, des gamins de 14 ans gagnent entré 1200 et 1500. Denis prend un assisté de 19 ans pour 1850 francs. Le directeur n'a pas voulu céder à moins, bien que l'intéressé soit moins exigeant.
Henri me fait une bonne et longue visite, il nous apprend que Madame Goussard, retour de Paris, s'est cassée un bras en descendant à la gare de Cravant.

17. Augustin retourne aujourd'hui à Bulhon par une chaleur horrible
Pluie bienfaisante mais de courte durée à 6 heures du soir.

18. Mariage Bouillé la Madeleine.  À la dernière heure, c'est à dire le 13, nous avons reçu une invitation à la cérémonie religieuse et au lunch. Notre réponse a été que nous irions à la messe, mais que nous déclinions l'invitation au repas. Quant à moi, je suis resté tranquille et ces dames y sont allées. Je parle de Claire et de Marcelle, car les Riberolles n'ayant pas été invités sont restés à la maison. Dans l'Eglise personne du peuple, le cortège assez nombreux, 4 quêteurs dont Guy Olivier remplaçant Joseph de Maumigny arrivé en retard. Plus de Bourbonnais que de Nivernais dans l'assistance. C'est l'abbé Vauquelin qui a célébré le mariage et prononcé le discours. Au retour Albert de Bouillé et sa fille Françoise se sont arrêté pour nous dire un petit bonjour, mon pauvre vieux camarade très ému, a pleuré tout le temps. Il ne parle que de son cher fils. Après le lunch servi dans une tente, par Poulet, restaurateur à Moulins, nous avons eu quelques visites, les Soultrait, les Henri Pinet et leurs fils, et les Clayeux qui sont restés pour dîner, Edmond, sa femme sa sœur et ses nièces.

19. Fête Dieu. Première communion à St. Parize. Notre curé dine avec nous et fait passer un examen de catéchisme à trois enfants de Moiry que Marcelle a préparé à leur première communion et qui la feront le jour de St. Jean, ce sont des assistés.
Claire va chercher à Nevers une jeune Irlandaise qu'Edith fait venir pour ses enfants.

21. Les américains font au camp une vente aux enchères de tout le contenu d'une baraque où l'on a entassé lits, chaises, tables, vêtements, etc. Un marchand de chiffons, de Nevers, se rend adjudicataire du tout pour 3150 francs et de suite il revend au détail les différents objets. Henri Robert rachète plusieurs choses, ma femme également. Quant à moi je vais un peu mieux.

22. Fête Dieu. Temps splendide si on n'avait pas besoin de pluie.
Fiançailles de Melle de Veyny, fille de Charles, avec Monsieur de Lagoutte du Vivier, beau frère de Béatrice de La Boutresse.

St. Jean. J'apprends la mort du Docteur Dézautière (75 ans) qui a exercé toute sa vie aux mines de la Machine, il vivait depuis quelques années à Corbigny dans une propriété qui lui venait de sa femme Melle Marion. Un fils officier de cavalerie marié. Deux filles, l'une mariée à M. Touchalaume, l'autre célibataire.
Le mariage de Thé-Marion qui se fait ce même jour à Moulins, a du être attristé par la mort de l'oncle.
Une épidémie de diphtérie se déclare à Magny, on prétend qu'elle a été amenée par les transbordements à travers les rues du village, des corps des Américains que l'on déterre pour les mener à Nevers.
Dans la matinée nous apprenons que la Paix à été enfin signée.

23. 10° seulement. On gèle. Une pluie très bienfaisante tombe à partir de midi.

25. Pour ma première sortie, je conduis ces dames à la messe du Sacré Cœur pendant que mon personnel apprête du foin. Je viens de payer à mon boucher pour 5 semaines 698 francs pour cinq maîtres et 4 domestiques et nous ne mangeons guère qu'un plat de viande à chaque repas, que serait-ce si, comme du temps de nos grands mères, on en avait régulièrement 2 le matin et 3 le soir. Il est vrai qu'à cette époque on vendait le cochon 8 sols la livre sur pieds, contre 9 francs aujourd'hui.

28. La Paix est signée aujourd'hui, sera t-elle sincère, que Dieu le veuille et que la Ligue des Nations nous garde contre un retours des horreurs que nous avons reçu. Je ne crois guère cependant à toute ces créations d'utopistes comme Wilson, et je persiste dans mon opinion, c'est que pour éviter la guerre il faut être le plus fort et être toujours sur ses gardes.
Louis de La Brosse est nommé au 29° Dragon à Provins.
Marie-Antoinette du Verne est de retour à la Baratte, maigrie mais bien portante maintenant qu'elle est débarrassée de son appendicite.
Claire et Marcelle déjeunent au Colombier, où elles trouvent René de Balloy assez fatigué. Elles reviennent par Fertot et la Grâce. Berthe revenait de la Haute Alsace où elle était allée prier sur la tombe de son malheureux frère.

30. René Clayeux et sa femme nous viennent pour trois jours.  

22.4.13

Mai 1919



1er mai. Je me rends à Varennes pour assister au mariage Madire-Lenferna, ou je suis convoqué pour offrir mon bras dans le cortège à Zizi Delamalle, étant donné que les cavaliers sont en infime minorité, il le faut bien bien puisque l'on appelle la vieille garde. Malgré un temps horrible il y a beaucoup de monde et du meilleur. L'abbé Châtelain unit les jeunes époux et prononce un charmant discours ou personne n'est oublié. Après la cérémonie religieuse, lunch debout à la Croix, bon buffet, champagne mousseux. Les Marey sont là, venus de la Delouze et ayant amené dans leur auto le ménage Charles du Verne, (Quantum mutatus al illo). Mon vieux camarade me présente à sa jeune épouse. Oh la, la, Oh la, la, faut-il attendre si longtemps pour se mettre pareil boulet à la patte. La Veuve Compon-Guyet est bien , ce que l'on m'avait dit.

La grève générale était bien calme à Nevers, la ville avec ses magasins fermés, et les habitants restés chez eux, peut être à cause de la pluie qui n'a cessé de tomber, ressemblait à un jour de deuil. Seule une bande de moins de 100 personnes parcourt les rues, un drapeau rouge en tête et en chantant l'internationale.
Totote de Bouillé est fiancée à monsieur de la Madeleine, fils du Colonel et de Madame, née de Cazenove. Je suis bien aisé que cette pauvre fille sorte enfin de la fournaise qu'est devenue sa maison paternelle.
On me raconte que les Fontenay, sans laisser bien longtemps refroidir leur mort, ont loué Frondevaux aux Magnard, qui voudraient sortir ma pauvre nièce de Fourchambault pour changer le cours de ses idées qui sont toujours bien noires.
On me dit aussi qu'Henri de F a réclamé à sa belle sœur les diamants qu'Edouard lui avait donné, et qu'il voulait même avoir de suite la moitié de l'argenterie, mais à cela, les hommes de loi se seraient opposés.

3. Claire et Marcelle reviennent aujourd'hui de Paris et je vais les chercher par une pluie battante à la gare de St. Pierre, elles amènent Hervé qu'Edith leur a donné à Nevers, ce sera plus facile pour elle d'être débarrassée du jeune homme pour faire ses malles, car elle nous reviendra Lundi.
 En passant j'ai déjeuné à Buy ou Henri m'a fait part des fiançailles de Maurice avec Mademoiselle Goussart, fille de l'ancien président du tribunal d'Avallon. La famille est bien posée dans le pays, une fille qui est morte avait épousé Guy de Chalvron, la seconde est mariée à Hubert Vallière. Il y a deux fils, l'un qui a épousé la fille d'Ernest Olivier à Moulins, l'autre qui doit rester célibataire. Un sixième enfant du sexe faible, est mort jeune.
Les Henri ont l'air très satisfaits, c'est Roger de La Brosse qui a été la cheville ouvrière de ce rapprochement qui a eu lieu à Vauban pour la première entrevue. Mais c'est Lilise Clayeux à qui revient l'honneur d'avoir pensé d'abord à cette union.

4. Beau temps, 15° au thermomètre.

5. Continuation du beau temps, je vais à Nevers chercher Edith et toute sa maison.

6. 7. Continuation du beau temps mais les terres sont encore trop humides pour que l'on puisse labourer.   On vient de trouver pendu dans les Queudres le père Bouillard, âgé de 75 ans, qui avait quitté sa maison depuis 10 jours.

8. Les La Brosse nous amènent Louis qui est en permission pour passer la journée, Félix les accompagne.
Les Pracomtal de Châtillon marient leur fille au comte de Castellano, ils ont eu deux fils tués glorieusement.
Guillaume de Pracomtal, fils de mon ami Rostaing, vient d'épouser la fille du député James Hennessy, ça va mettre un peu de beurre dans les épinards de la maison qui devait en avoir grand besoin.

9. Le père Witické amène en visite dans son auto, Madame Joseph du Verne et Simone, pendant que Claire et moi allions à Buy porter nos compliments, la bague de fiançailles ayant été donnée l'avant veille.
Le soir dernier concert au camp, on le dit du moins, je souhaite que cela soit vrai. Les prisonniers Boches arrivés depuis quelques jours travaillent activement à extraire de la pierre pour réparer les routes qui en ont bien besoin.

10. J'assiste à la société d'Agriculture à une séance orageuse, le motif en est que Saône-et-Loire voudrait que l'on donnât à notre race bovine le seul nom de Charolaise, et la majorité de l'assemblée de ce jour tient à conserver le titre de Charolaise-Nivernaise.  Dans la discussion, le gros Colas, conseiller général d'Azy, dit à André Blandin qu'il ferait mieux de se taire, qu'il n'avait pour lui que la fortune!!!

12. René Clayeux et sa femme nous viennent pour 48 heures par un temps idéal.
Depuis 8 jours la végétation a fait de rapides progrès et les près sont superbes.

14. Madame Raymond Thuret vient nous faire une visite avec ses enfants après un déjeuner  d'adieux au camp. Ce sont des Américanisés qui vont regretter le départ de nos alliés.

15. Skinner et Taves déjeunent avec nous pour la dernière fois. Au camp, l'on continue à brûler quantité de choses utiles. Rien ne peut arrêter cette destruction.

16. Marcelle et moi allons déjeuner à la Grâce, je vais ensuite au Colombier voir le petit père Balloy qui a causé des inquiétudes aux siens, ayant eu il y a quelques jours de sérieux étouffements pendant la nuit. À 4 heures nous passons par la gare de Saincaize pour y prendre la sœur Valentine réclamée par Edith.

17. Raymond d'Aux, chef d'escadron au X épouse aujourd'hui Riquette de Chargères, par un temps magnifique, à Paris.

18. Le colonel Skinner m'emmène déjeuner à Vauban, après quoi nous allons visiter Vezelay et Chastellux où le Duc de Duras nous fait les honneurs de sa royale maison. Retour par les étangs de Vaux que je ne connaissais pas et qui valent la peine qu'on aille les voir.
Les blés sont superbes dans tout le département, je n'ai pas vu un champ qui ne soit cultivé, et il y a de l'herbe partout. Il y a un vieux proverbe qui dit: le mois de Mai abime tout, où remet tout d'aplomb. C'est bien vrai cette année car depuis le 4, il fait un temps très favorable à l'agriculture et la lune rousse n'est pas méchante.

20. Le colonel Skinner et Taves viennent nous faire leurs adieux, ils quittent le camp ce soir. Le colonel nous donne tous les meubles rustiques qui garnissent sont home. Partout ailleurs les Américains brûlent tables, bancs, caisses, etc, sans compter les vêtements, chaussettes, caleçons, chandails, qui auraient pu habiller bien des pauvres.

21. Gelée blanche. Je vais à Saint Pierre chercher Augustin retour de Bulhon. La grande route est tellement atroce que nous revenons par Cougny et Saint Parize.

22. J'apprends les fiançailles de Moulin, célibataire endurci, avec Mademoiselle de La Boulaye, autre célibataire, non moins endurcie.
Foire de St. Pierre, baisse de 0,50 par livre sur les cochons.

23. Yvonne fait aujourd'hui sa première communion, en son honneur je m'approche du sacrement à la messe de Saint Parize dite pour elle.
Marguerite Messance, fille aînée d'Athanase Jourdan, meurt de la grippe infectieuse, laissant plusieurs petits enfants, son mari qui était veuf lorsqu'il l'a épousée , en avait déjà trois de son premier lit.

25. Edith accouche la nuit dernière d'une fille, tout se passe normalement. On aurait plutôt désiré un garçon. Pour mon compte, je me trouve satisfait, me rapportant au vieux dicton qui prétend qu'il vaut mieux une fille faite qu'un garçon à faire.

27. Je vais à Saint Pierre chercher Cécile qui nous arrive pour quelques jours avec Yvonne, car c'est elle qui doit être marraine de Bernadette. La route est toujours horrible et le rouleau ne fait pas son apparition pour écraser les pierres qui ne diminuent pas de volume. Les Goussart sont à Buy avec les fiancés.

28. Continuation de la sécheresse. Les jardins sont grillés et rien ne profite.

29. Ascension. Baptême de ma petite-fille Bernadette qui a été tenue sur les fonts baptismaux par le capitaine Comte d'Aunay et par ma fille Cécile Banéat. Le parrain a fort bien fait les choses, cadeau à la mère et à la marraine. Beaucoup de dragées et de chocolat.

30. Monsieur d'Aunay part à 1h40 et les Charles Tiersonnier viennent déjeuner .

9.12.12

Avril 1919



1. Le Cdt Jones nous amène dans sa limousine déjeuner à la Grâce. À cinq heures et demi nous prenons le thé à Nevers chez Edith et nous revenons par Chevenon faire une visite aux du Part. Nous passons par la route des Tuileries et du Chaumont à cause de la crue qui coupe celle du bas. La vue est splendide mais le chemin impraticable pour toute voiture autre que américaine.

2. Monsieur Giraud, propriétaire du magasin des 3 quartiers à Nevers, achète le château du Plessis aux Chargères qu'on dit ruinés. Au cercle agricole, il nous débarrasse du billard pour 1000 francs. Moins riche que lui, je me contente de retenir pour les donner à mes filles 6 gravures anglaises et pour moi une pendule et une table à jeu.

3. Je pars pour Paris avec Marcelle. À Nevers nous prenons Marielle qui vient dans la capitale pour voir son frère. En effet nous le trouvons à la Gare de Lyon, avec Josepha, tous nous allons dîner, rue de Varenne chez Antoinette Jourdier. Marcelle y reste coucher pendant que je vais hôtel de l'intendance, rue de l'Université.

4. Le lendemain nous déjeunons chez les Edmond Clayeux, de là je me dirige au rendez vous que m'a donné le Dr. Michon. Après un long interrogatoire, il me dit de venir le trouver dans huit jours. Nous dinons chez Paul Tiersonnier avenue de Saxe, ou nous sommes reçus de façon grandiose, menu raffiné, vins généreux, éclairage éclatant. La maîtresse de maison fort gaie et s'intéressant à tout ce qui se passe en Nivernais.

5. À 7 heures, nous sommes à Montparnasse ou nous montons dans le rapide de Brest qui nous dépose à 3 heures et demie à Rennes. Cécile et Yvonne nous attendent à la gare et nous amènent à pied jusqu'au boulevard Sevigné en passant par le célèbre Thabor. La ville me fait bonne impression et la maison de ma fille me paraît être bien ce qu'il lui faut. Elle est au bon air, dans un quartier élégant et facile à chauffer. Le jardinet est pratique et les petits pois commencent à sortir de terre. De la chambre que j'habite du côté du nord, l'on ne voit que des arbres parmi lesquels de beaux cèdres et des magnolias en fleurs.

6. Dimanche. À neuf heures, M. Baneat vient nous prendre, Yvonne et moi, pour aller à la messe à Notre Dame. En en sortant nous trouvons sa femme qui nous reconduit jusqu'au boulevard Sevigné. Dans la soirée, réception chez Cécile qui a organisé un Bridge en mon honneur. Après le goûter servi dans la salle à manger, on dresse 4 ateliers dans les deux salons. 13 dames et 9 messieurs prennent les cartes en main et je suis dans l'admiration de voir combien les femmes jouent correctement et commettent peu de faute à ce jeu pourtant difficile. La raison en est simple, c'est que tous les jours des Bridges s'organisent dans la société et que seules sont invitées dans les réceptions mondaines les dames et jeunes filles qui aiment à courtiser le carton.  

7. Nous déjeunons chez les parents Baneat et dans l'après midi, monsieur nous emmène visiter son musée ou j'admire de forts jolies choses. À cinq heures, Bridge chez Mme Fournel née de Montmarin de l'Orléanais. Trois tables, je suis le seul homme présent. Après le dîner chez Cécile, madame Le Jarel et sa fille viennent faire une partie. Ces dames causent beaucoup mais jouent encore mieux. Elles ont la réputation d'assurer la matérielle avec leur talent.

8. À cinq heures et demie, un fiacre vient nous quérir pour nous conduire à la gare de tramway qui devra nous déposer à 9 heures et demie à St. Servan. Partis sous la pluie nous avons la chance de trouver un soleil radieux en approchant de la mer. Nous passons à St. Malo et à Dinard une journée fort agréable. Je suis dans l'admiration de ce pays dont j'entend parler depuis longtemps.

9. Nouveau bridge chez Cécile ou les 4 tables réglementaires sont dressées, le sénateur de la ville, Moysan, est parmi les lutteurs. Il est resté 24 heures de plus qu'il ne devait à Rennes, pour faire ma connaissance, ce dont je suis très touché. Je remercie beaucoup toutes les dames de la société de l'accueil si aimable qu'elles ont fait à ma fille. L'une d'elle me dit que c'est dans son salon qu'Augustin a lu ses premiers vers pendant qu'il faisait son droit à Rennes.

10. Je prends congé de mes enfants et de la Bretagne et je reviens à Paris avec la pluie sans discontinué. Tout le pays que je traverse est inondé et je ne vois pas une belle récolte, même en Beauce.

11. Je déjeune chez Edmond avec les Louis de La Brosse. Mon neveu passe tous les après midi à Paris, ce qui lui est facile, tenant garnison à Bécon les Bruyères. Trois heures et demie m'appellent chez Michon qui l'examine sur tous les sens et me dit que l'intervention des couteaux est pour le moment inutile. Il me donne un long traitement à suivre, la suite me prouvera si c'est le bon.

12. Je rentre à Tâches ou rien ne s'est passé d'anormal pendant mon absence.

13. Messe des rameaux, assistance très nombreuse. Dans l'après midi je vais à Buy, voir Henri qui est aux prises avec un gros rhume, sa femme est au Plaix. Il me montre 3 belles juments anglaises arrivées depuis 8 jours. Il m'en a envoyé une de même race que je voulais mettre à Callot mais mon métayer ne l'ayant pas trouvé assez forte, je vais chercher à la revendre. C'est une superbe carrossière de 6 ans, 1,65 m
La pluie continue à tomber. Riquette de Chargère est fiancée à son oncle à la mode de Bretagne, Raymond d'Aix. Elle doit avoir 40 ans et l'autre 52. Pourquoi ont-ils attendu aussi longtemps pour unir leurs destinées, se méfiaient-ils du prix du pot-au-feu, il est cependant plus cher que jamais. On prétend que Raymond guette l'héritage de sa tante de Léautaud, s'il en est ainsi, le beurre arriverait dans les épinards.
Madame de Flamarre épouse un monsieur de 60 ans (Leneven) qui a autant de 1000 livres que d'années.
Le jeune de Durat, fils de Jehan, est fiancé à la fille du comte Dinet, ancien officier au 10 eme chasseur et anobli par le pape, à cause de sa grande piété.
Melle de Roquefeuille a épousé un M. du Ligondès.

15. Geneviève de Buzonnière vient au camp voir Frison et en son honneur, le colonel nous invite, Claire et moi, à déjeuner, les convives étaient au nombre de neuf, le repas servi à l'américaine était plutôt médiocre, un seule plat sérieux, des côtelettes de veau mal grillées, seul le dessert était abondant, tarte à la citrouille présentée sur la même assiette que des fromages de Hollande, salade de fruits passable, café et chocolats servis au milieu du repas.
Pluie et encore de la pluie.

17. Je sème dans le champ Guérin de l'avoine blanche américaine.
Il y a au camp un cas de petite vérole. L'unité est consignée.
Vent du Nord; beau temps.

Vendredi Saint. Vent Nord Est. Beau temps. Claire part pour Paris et Rennes et moi pour Nevers, ou je reste jusqu'au samedi soir.

Samedi. Les Clayeux, Geneviève et ses filles déjeunent chez Edith et à 3h1/2 goûter auquel assistent quelques dames amies de Geneviève, dont Madame de Verna et ses filles, M Thérèse Pinet, Jeanne Delamalle.

Pâques. Je fais mes dévotions à St. Parize ou plusieurs hommes s'approchent également de la Sainte Table et une trentaine de jeunes gens de 12 à 17 ans.

21. René Clayeux passe 24 h avec moi et Henri déjeune avec nous. Ensemble nous allons à Magny ou je paye la note de feu le Dr. Turpin qu'on a enterré il y a quelques jours. Nous voilà bien sans médecin dans notre pays.

23. Il gèle à glace, vent N.E. les arbres fruitiers n'ont cependant pas de mal.

24. Foire de St. Pierre, cours très élevés. Je vends 2 bœufs de Tâches 5900 Fr. ce qui les met à 385 la % de Kos.
Pluie dans la matinée.

27.28. 29. Alternatives de pluie, neige et glace. Charmant printemps!

30. Pluie, neige, froid. La lune rousse commence aujourd'hui. Dieu veuille qu'au lieu de ses méfaits ordinaires elle nous ramène un temps plus clément.


18.11.12

Mars 1919



1. Son pauvre vieux mari va la retrouver dans l'autre monde après avoir reçu l'extrême onction la veille. Ce rapprochement dans la mort pour ces braves gens est bien touchant. Ménage très uni et respectueux envers les maîtres, ils me rappelaient les gens d'autrefois, espèce très rare aujourd'hui. Les majors Scott et John viennent faire un bridge, ce sont des hommes bien élevés, ce qui est plutôt rare, dans tout ce monde américain.

2. Heure avancée, on est tout désorienté, ce qui ne m'empêche pas d'aller à une heure au Rond de Bourg attaquer 2 sangliers avec l'équipage Duchemin, dans le ravin de Chenut. Les Américains scrutent dans le bois de la ligne où il n'y avait pas de chasseur et prennent leur parti, sur la futaie de Tâches, les Ravaut, etc. Rentré à quatre heures à la maison, j'attelle Sylvia et je vais à Buy voir 2 magnifiques juments anglaises qu'Henri a acheté dans la réforme de l'armée, par l'intermédiaire d'un commissionnaire à qui j'en commande 2 pour mon compte.

4. Je prends à Henri une des juments susnommées pour le service de la maison et remplacer Sylvia que je vais tâcher de vendre. Encore de la pluie, c'est enrageant. Carlo de Chargères épouse aujourd'hui Anne-Marie Drake del Castello à Paris, dans la chapelle du catéchisme de Sainte Clotilde.

8. Je vais à Nevers pour la Foire concours où on donne des prix aux meilleurs taureaux, ceci se passe sous des torrents de pluie. À la maison, je trouve les deux petits avec de la fièvre, Coueto qui les a vu, ne voit rien d'inquiétant. Je prends un bon du trésor de 10 000 Fr avec l'argent provenant de mes carrières de pierre et de sable.

10. Une dépêche d'Augustin nous dit qu'Edith est toujours souffrante, aussi à quatre heures du soir j'attelle Sylvia et je conduis Claire à Nevers ou nous trouvons le Dr. Coueto auprès de notre fille qui, heureusement n'a qu'un peu de fatigue occasionnée par la peine qu'elle a prise en soignant ses enfants qui eux vont mieux. Je remonte en voiture sans avoir dételé et à sept heures et quart je suis à Tâches.

12. Edith et les enfants allant mieux, Claire revient et je vais la chercher à l'express de St. Pierre 1h42.

13. Nous allons aux vespres de Magny pour entendre le sermon de notre évêque venu pour remercier St. Vincent de son intervention pour la victoire de la France. On chante le Te Deum.

15. Isabelle de Faverges écrit à Claire pour lui faire part des fiançailles de sa fille Marie-Thérèse avec le vicomte Jean de Vannoise, fils aîné d'Henriette de la Rupelle. M. de la Rupelle grand-père du fiancé à été pendant longtemps trésorier payeur général à Nevers, il avait une maison très élégante et dans l'hôtel d'Assigny où il habitait, les gens de mon âge se rappellent les fêtes magnifiques qu'il se plaisait à donner.

16. J'assiste à St. Pierre à une vente de chevaux et de mulets américains, les uns et les autres sont en bon état et en bon âge, ils se vendent les premiers 1600 Fr et les seconds 1000 à 1100 comme moyenne. Les du Part viennent nous voir dans la soirée, Antoine est gai comme un pinson.

17. Henri, sa femme et George déjeunent avec nous. Picard, homme d'affaire, m'écrit pour me demander le prix que je veux de ma maison des Trois Carreaux, je la lui fait 25 000 francs.

18. Aline nous amène ses petites filles pour 7 jours avec Nenette de Soultrait qu'elles ont prise à Dornes en passant. Cette jeunesse vient jouir un peu de la vie américaine. René m'envoie ses prix de vente de la dernière foire de Dompierre: 2 bœufs pesant 1870 kg aux Gouttes vendus 6 900 Fr, 2 bœufs 1550= 5250, 2 bœufs 1470 kilos = 4900, une vache 455 kilos 1475, 2 vaches 1020 Kg= 3100 Fr, ce qui fait du 340 Fr les 100 Kg, c'est fou!

19. St. Joseph. Nous allons à la messe en marchant dans la neige.

20. 2 degrés et de la pluie toute la nuit, c'est charmant mais ce qui l'est moins c'est ma vessie qui me fait passer une nuit atroce.

21-22-23 pluie incessante et froide et vessie toujours en mauvais état, aussi je me décide à demander au Dr Michon une consultation à Paris pour le commencement d'avril.

26. Je vais à Nevers par le train et je trouve Edith et les enfants en bonne santé.

27. Nous recevons à déjeuner Geneviève Tiersonnier qui nous amène son beau frère de Balloy, Isabelle, Blanche et Berthe Tiersonnier. Nous avons en même temps les du Part et le captain Jones . À deux heures, nous montons au camp pour y voir jouer un opéra comique, scène dans un sérail. Nombreuse assistance civile, les marquises de Mortemart et de la Roche, les Soultrait, les Montrichard.  Tasse de thé chez le colonel après la comédie. Pluie, toujours de la pluie. À St. Pierre où je suis allé à la foire, on m'annonce les fiançailles d'Henri de Thé avec une fille du Général Marion. Comme situation sociale, il va devenir régisseur de son futur beau frère Chambon. Les cours de la foire de St. Pierre toujours élevés, il y a cependant un peu de ralentissement, l'humidité en est la cause. Les près de rivière étant tous sous l'eau. J'ai vu vendre des petits cochons pesant à peine 15 livres 155 Fr.

28. Pluie glacée, nos paysans attribuent l'horreur de ce printemps aux méfaits de la lune car une chose qui ne se produit que tous les 26 ans arrive cette année, il y a 2 lunes en janvier, 2 en mars et pas en février...

30. Inondation. Les 2 pièces d'eau devant la maison n'en font plus qu'une et dans la cave aux pommes de terres, il y a 20 cm d'eau, ce que je n'avais jamais vu.
 

12.11.12

Février 1919



1. Mon courrier m'apporte une nouvelle peu banale, l'annonce des fiançailles de Charles du Verne, né en 1859, avec Madame veuve Puget de Marseille, âgée de 45 et munie d'un fils aviateur. C'est la femme Davout, née  Rémuzat, qui a amené ce numéro à son oncle.
Claire et Marcelle vont dans l'après-midi à un concert au camp, elles y retrouvent la marquise de la Roche et ses deux filles, suivent ensuite Geneviève Tiersonnier, amenant Berthe, Blanche et Isabelle de Balloy. Ces dernières viennent goûter à la maison.  Le chanoine Thépénier honorant la fête de sa présence, se faisant la douce obligation de répondre à une aimable invitation du colonel.

3. Neige persistante avec 4° sous zéro. Je vends à Ratheau de Beaumont 5 génisses de mon domaine pour 4925 Fr.

4. Claire et Marcelle conduisent les enfants d'Edith à Nevers.

5. Les Edmond Clayeux nous viennent pour 48 heures, nous leur faisons faire un bridge avec les commandants Scott et Jones. Le dégel se produit très rapidement.

6. Plus apparence de neige.

Statistiques des camps au 5 février.
Personnel actif officiers.      925
Soldats.                             3950
Malade officiers.                   15
Soldats                              1100
Total                                  5390.

La Roche vient déjeuner et visiter le camp, ou je le promène en compagnie d'Edmond. Nous trouvons Skinner dans son château jouant du piano. Pendant ce temps le colonel Hanon qui était de nos convives reste faire l'aimable avec les dames.

7. Je conduis les Edmond prendre le train à Saint-Pierre et j'en profite pour payer mon impôt sur le revenu de 1918 qui est de 950 Fr. moins cher que l'année précédente. De là, je vais voir les taureaux de Fassier à Alligny. Je les trouve très bons.
Soirée au Topsiel theater, nous y assistons, Marcelle et moi, danses nègres, musiques à l'avenant.

8. Il gèle à 10°, ce qui doit être fort mauvais pour les récoltes après la pluie trop abondante de la veille.

9. Même froid avec fort vent du NE qui vous déshabille.

10. Idem.

11. Skinner nous emmène, Claire, Marcelle et moi, déjeuner à Dornes, où il admire toutes les jolies choses. Au retour je le fais passer par le Rond du Perray et Azy. Il trouve l'étang de Massin magnifique. Le fait est que par un soleil couchant resplendissant, le coup d'œil était magnifique.
 Henri m'écrit qu'il vient de vendre Vary à Coint pour 505 000, c'est un beau reve.  Il change les propriétés de Madame Busserolles à Montmarault qui rapportaient 7 000 de rente contre 35 000. ... à Coint, il achète Vary avec l'argent de sa fille Madame Messelet, le mari de celle ci, dont j'ai connu le père petit commerçant à Nevers, ayant gagné la forte somme en construisant les instruments agricoles avant la guerre et des obus pendant celle ci. Toutain est fait officier de la Légion d'honneur et marie sa fille à M. Grandet.

13. Henri, sa femme et son fils Maurice déjeunent avec nous.

15. Je vais passer 48 h à Moulins pour le concours et je loge chez les Clayeux qui se trouvent très bien dans leur nouvelle installation. La maison se chauffe bien. Le concours est pauvre car les nivernais n'ont pas exposé à cause de la fièvre aphteuse. La Rouillerie à tous les succès sous le nom de Joseph Durand son régisseur.

17. Les Soultrait viennent déjeuner pour ensuite assister au camp à un concert où nous retrouvons du gratin, Mis et Mse de Mortemart, Mse de La Roche, les R Thuret, Bouillé, Montrichard. la fête se termine par un thé offert par le colonel qui est heureux de se frotter à notre vieille noblesse. Les démocrates sont friands de cette fréquentation. J'oubliais de mentionner Trompette qui m'apprend le mariage de Verny le petit fils de Villate avec la fille de Joseph de Champigny.

18. Le père Whitaker nous amène Madame Ossay et la générale Bazin à déjeuner. Dans l'après midi il retourne à Nevers faire un enterrement, y conduit Claire qui en profite pour aller voir Schleck, pendant ce temps nous faisons force bridge.

19. J'assiste à l'enterrement d'Etienne Massin à Azy, le pauvre garçon était d'une santé délicate et ne pouvait rester seul, du vivant de son père, celui ci le faisait toujours accompagner par un médecin, ces temps derniers, son garde veillait sur lui. La Presles où habite la famille Massin lui vient du Comte de Mauduit, qui lui même l'avait acheté à Monsieur Ernest de Chabrol qui après avoir fait de mauvaises affaires, avait été obligé de vendre terres et bois, dont la forêt de Chabet.

20. Je viens de rendre un dernier devoir à mon vieil ami Samuel de Thé, mort à Nevers dans sa 79 année. Il n'a pas pu supporter les suites de l'opération de la prostate et son trop long séjour au lit à occasionner une congestion pulmonaire qui l'a emporté. L'église de Saincaize était trop petite pour contenir tous les paroissiens de cette commune dont il était maire depuis longtemps et ou ses ancêtres remplissaient depuis la création des mairies en France. Son fils François, aviateur et actuellement dans l'armée d'occupation en Allemagne n'avait pas pu venir à temps pour assister aux derniers moments de son excellent père. Les Toutaris nous font part des fiançailles de leur fille avec le lieutenant Grandet, fils de feu Grandet et de Mme née de Vaulserre.

21. Nous déjeunons à Buy et le soir, les Gabriel de Montrichard nous amènent leurs enfants pour dîner et aller ensuite au cynematographe du camp. Marcelle voyait pareil spectacle pour la première fois de sa vie, ce qui doit être un record.

22. Je conduis ces dames à Nevers avec le tonneau. La route est de plus en plus atroce, nous avons mis deux heures car les américains sont de détestables cantonniers, mais comme ils ont l'habitude de se promener dans la prairie en auto, le mauvais état de nos chaussées ne les surprend pas. Edith et les enfants vont bien, Miette embellit.

23. Pluie torrentielle, le pré des Petites Granges ressemble à un étang.

24. La grippe reprend de plus belle à Moulins. Guiguite est bien prise et à Dornes, Gaspard de Soultrait qui est en permission, donne des inquiétudes. Maurice Robert m'amène son équipage de lapins et nous en tuons 5.

25. Claire et Marcelle vont à un bal donné à la Croix Rouge des 110 par la chief-nurse. Il tombe des torrents d'eau.

26. Je touche enfin l'émoluement qui m'est dû pour mes carrières de pierre.
Marcelle et moi allons au topside theater après dîner pour voir les nègres sur la scène, ils chantent, dansent, font des calembours. Ils sont grimés de façon grotesque, ils agrandissent leur bouche, ce qui est du reste inutile, ils ressemblent à des grenouilles avalant un papillon sur le bord d'une mare. L'assistance est dans le délire.

27. Foire à St. Pierre. Cours toujours en hausse, tout est à 9 Fr la livre. Claire part pour Nevers ou elle couchera et présidera demain sa réunion de l'œuvre des Tabernacles. Louis d'Assigny est nommé Chevalier de la Légion d'honneur. Marie Bouy, mère de ma métayère des Petites Granges, meurt hier et sur le chemin, deux heures après qu'on l'a emporté à Varennes ou elle doit être inhumée.

8.11.12

Janvier 1919


Janvier 1919




1er janvier 1919 (64 ans ce jour). À minuit, la sirène du camp pousse des rugissements pour annoncer la nouvelle année ce qui me réveille en sursaut, je bénis nos alliés de ce manque de tact. De nombreux pétards sont tirés qui me font croire que les cambrioleurs envahissent la maison. Le jour arrive triste, humide et maussade et nos chemins ne sont plus que des cloaques horribles.
Hervé a un gros rhume, qui nécessite la visite du médecin qui constate qu'il n'y a rien aux bronches. Miette est également aux prises avec la toux mais moins forte que celle de son frère. Comme nous n'avons pas l'habitude d'être à Tâches pour le jour de l'an, nos gens ne nous souhaitent pas la bonne année, ce qui n'est pas désagréable.
Madame Moreau, née Cornu, meurt à Nevers dans sa 81ème année, son mari nommé ingénieur en chef dans notre ville s'y installe complètement en faisant bâtir son joli château sur le boulevard Saint Gildard qui, à ce moment la était la pleine campagne. D'idées un peu avancées, comme beaucoup de polytechnicien de son époque, il se faisait pour cette raison souvent rabrouer par mon père qui était un peu son parent, mais surtout son ami, et qui lui disait en jouant au Whist, dans les salons de notre ancien cercle agricole: occupe toi du jeu des autres plus que du tien, vieux républicain. Moreau prenait cela de bonne part grâce à son tact et sa grande bonhomie. Tant qu'il a vécu, nos familles ont entretenu ensemble des relations parfaites. Après lui, sa fille étant en âge de se marier, sa mère dont la vanité était la passion dominante, la fit épouser le Comte de Chabanne, officier de cavalerie mais sourd et sans le sol. À partir de ce moment elle rompit complètement avec nous, pauvres hères dont les ancêtres ne remontaient pas aux croisades, ne se rappelant pas qu'un jour elle m'avait demandé de la promener à mon bras, entre les chaises de la cathédrale pour une quête, et que par bonté d'ami je lui avais fait cet honneur.
Grâce aux Américains, nous mangeons d'excellents chocolats, qui nous sont envoyés par le colonel Skimmer, par Hebert, Becker et par les nurses qui échangent des goûters avec ces dames.

5. Le temps doux et humide continue avec persistance, il a tellement plu la nuit dernière, que l'eau baigne les pieds des marronniers et passe sur toute l'avenue.
La comtesse Eblé, née Marie de Bricourt, est emportée en quelques jours par la grippe infectieuse, morte au Creuzot ou son mari est ingénieur, elle sera inhumée à Paris. Elle laisse 4 petits enfants en bas âge.

8. Mariage Villaines-Marcy. Le temps s'était mis de la partie et a favorisé la fête. Le cortège était fort réussi, de nombreux uniformes fort bien portés par les Villaines qui sont de belle taille. Cela faisait contrefort au parti adverse. Carlo de Chargères y donnait le bras à sa future qui est charmante et bon enfant. La marquise était la aussi et, dans la sacristie, ou je suis allé la saluer, je lui ai dit que si nous n'étions pas dans le lieu saint, je lui demanderai la permission de l'embrasser, qu'à cela ne tienne me répond-elle en me présentant sa joue.
Charles du Verne faisait parti du cortège, ce qui m'a fort surpris, après tout ce qui s'était passé, il a fallu une rude éponge pour nettoyer tout cela.
Le lunch servi au grand hôtel était bon. Le revers de la médaille à été de parcourir avec le tonneau le chemin de Moiry à Nevers que les Américains sont en train de charger avec des cailloux de St. Reverin, et qu'ils s'en sortent comme les goujats qu'ils sont.
Edith, vu son état de grossesse, a préféré aller à Nevers par le chemin de fer avec Madame de Montrichard, elles sont arrivées à point pour la sacristie.
Samuel de Thé a été opéré ce même jour de la prostate par le Dr. Papin qui est content de son travail.

9. Je mène Fulgence et André chez Blond à Lille voir des taureaux ou ils en achètent une paire pour 6000 Fr. En principe ils ne devaient pas mettre plus de 2000 Fr. par numéro mais ils se sont laissés tenter et ont choisi les deux meilleurs de l'écurie.

10. Marcelle m'ayant demandé de l'accompagner au théâtre américain, j'y suis allé comme un chat qu'on fouette, c'était à tort car j'ai passé une charmante soirée. La troupe du camp de Verneuil était seule sur les planches et je dois dire que pour ces acteurs qui ne sont pas de profession, ils ont été merveilleux. L'opéra bouffe composé par le captain xxx s'appelle j erou le permissionnaire et se passe dans un grand hôtel de France. Il est tout d'actualité et les rôles des femmes qui sont tous tenus par des hommes frisent la réalité, il faut qu'il en soit ainsi sans cela la pièce serait un peu leste, car quand il arrive des permissionnaires on fait danser ces dames au salon pour les divertir.  La musique est bonne et le chant à l'avenant, il y a un quatuor qui m'a paru supérieur à celui de notre camp, je l'ai dit à Tades qui n'en a pas été content. Le lever du rideau était fort réussi, cinq grand diable tout de rouge habillés, faisaient passer le Kaiser en jugement et naturellement le passaient à tabac.

11. Nous allons, Claire et moi, déjeuner au Colombier et en passant nous déposons Marcelle à la Grâce ou elle restera 3 jours, en compagnie de Blanche Tiersonnier.

13. Miss Bergson vient nous faire ses adieux et n'arrive pas les mains vides, elle donne à Marcelle des bottes et un chapeau en .... et à moi une robe de chambre multicolore, thé, chocolat, etc. Cette excellente fille part pour Trêves. Elle était accompagnée du Colonel Hanon, retour de Nice.

14. Bernigaud arrive à la première heure pour me prier de l'accompagner auprès du chef de la police, car hier soir a 6 heures il a été attaqué près de sa bergerie par un nègre qui, le menaçant du couteau, lui a volé son portefeuille qui contenait environ 300 Fr. Déjà la semaine dernière un autre nègre, ou le même, s'est jeté sur Duchantoin qui retournait à Moiry, l'a frappé sur la tête avec un gros bâton et lui a volé son porte monnaie.
Augustin nous arrive ce matin pour trois jours, il ira à Bourges savoir ce que l'on veut faire de lui.

16. Hartman dine avec nous, retour de Nice ou il s'est follement amusé.

17. Skinner, Hanon et Taves déjeunent avec nous.

20. Je conduis Augustin à Nevers ou il va faire un soit disant service au 41. le Lycée. Je vais voir mon ami de Thé qui ne peut me recevoir, son état de faiblesse étant encore très grand à la suite de son opération de la prostate que Papin lui a enlevé le 8. Celle ci qui normalement pèse 90 grammes, en faisait 170.

21. Je conduis Claire et Marcelle à St. Pierre pour prendre un train qui les conduira à Moulins ou elles vont suivre une retraite.
Julien Clayeux est porté comme tué le 27 mars, on dit un service pour lui demain dans la cathédrale de Moulins, ces dames y assisteront.
Le colonel Hanon toujours aimable m'apporte une veste de peau.

22. Le même colonel m'apporte encore une paire de lunettes en Zylonite et deux boites de chocolats, il en met 3 dans l'auto de Madame de Montrichard qui était venue goûter avec Edith en amenant Gabi jouer avec Hervé, pendant que Claire et Marcelle suivent à Moulins la retraite annuelle des enfants de Marie.

23. Foire de St. Pierre, peu ou pas de bêtes à cornes, quelques cochons hors de prix.

26. Claire et Marcelle reviennent de Moulins.
2500 américains quittent le camp.

27. La neige tombe en abondance.

La neige tombe encore davantage le 28 aussi Edith qui devait aller s'installer à Nevers avec ses enfants part seule en chemin de fer pour aller retrouver son mari.

29. Froid et neige, les routes cirées par les camions américains sont impraticables. La bergerie de Villars brûle, 19 agneaux sont victimes de l'incendie, allumé par la lampe d'un gamin qui faisait le fourrage.

31. Neige et froid, malgré cela, nous allons, Marcelle et moi, voir jouer au ... théâtre , la bataille de Bourges donnée par des actrices anglaises. Comme les autres, cette pièce tenait plutôt du music-hall que d'autre chose, plusieurs rôles étaient cependant bien interprétés, salle comble.




1.11.12

Décembre 1918


Décembre 19181er décembre. À midi, comme je revenais de la messe du dimanche, je trouve en haut de l'avenue un américain qui m'attendait, porteur d'une lettre de Roger de la Brosse  au colonel Skimer dans laquelle, il l'invitait à venir à Vauban pour rapporter la dépouille d'un énorme sanglier qu'il venait de tuer. Le colonel me faisait dire qu'il partirait à 12h30 pour le Morvan. Je déjeune quatre à quatre et je grimpe au camp ou je trouve les autos sous pression. Je monte dans la limousine avec le grand chef et Taves, et en route, par Chevenon, Saint Éloi et Guérigny. Une voiture d'ambulance nous suivait, non pour ramasser les blessés, mais pour rapporter la peau de la bête, ce qui était  du luxe, par ce temps de restrictions, ou je ne peux pas me procurer la moindre goutte d'essence… Un soleil magnifique réchauffait le temps froid du matin et la vue pouvait s'étendre au loin, aussi mes compagnons été émerveillés par les superbes paysages qui défilaient sous nos yeux.
A deux heures et demie nous arrivions à Vauban ou malheureusement nous ne rencontrons pas Roger qui était à la chasse. Je mène mes américains faire le tour du propriétaire et contempler le cèdre gigantesque qui se trouve sur la pelouse, nous entrons au grand salon, où je fais admirer le portrait du Maréchal, le bureau Louis XV et les glaces de Venise. Nous remontions ensuite en voiture et nous étions ici pour dîner. Sur toute la route, dans les champs et dans les bois, je n'ai vu que chasseurs, poilus ou civils, avec ou sans chien, mais dont beaucoup ont du rentrer bredouille, s'il n'y a pas plus de gibier dans les cantons traversés que je n'en ai ici.

2. Je reçois à déjeuner le Lieutenant du génie Vallet, venu à Saint-Parize pour faire l'état des lieux des terrains réquisitionnés par les Américains postérieurement au 7 janvier. Hier j'ai reçu une lettre de Rondoleur chef de l'entreprise Porchats dans laquelle il me dit qu'on me paiera mes pierres à raison de 0,90 par mètre cube et il me fait espérer que prochainement on me paiera le sable et la pierre. L'administration congédie tous ses ouvriers, ce qui me donne à penser que prochainement tout sera évacué et que nous retrouverons peut être la paix. Il est vrai que nos ouvriers depuis six mois travaillent au  camp, y auront pris de bien mauvaises habitudes, grassement payés sans rien faire.

3. Les américains changent d'avis, ils rappellent 600 ouvriers, pour quoi faire grand Dieu! Je conduis Marcelle à la Chasseigne pour faire de la musique avec Mademoiselle Anne de Guébriant qui a un véritable talent de violoniste.

4. Nous  allons à Nevers, Claire, Marcelle et moi, déjeuner chez les La Brosse qui sont encore inquiets de leurs belle-filles, assez fatiguées l'une et l'autre. Mademoiselle Frison retourne à Paris après avoir fait ma miniature, sans barbe et avant la cinquantaine d'après une photographie, cette manière de poser me plaît assez. Celles d'Hervé et de Marcelle sont réussies. Elle emporte de nombreuses commandes, celle de Claire, des Clayeux, et de nombreux Américains.

5. Avec Édith et Marcelle nous allons assister à un service à Gimouille chanté pour le pauvre Antoine Jourdier, nous déjeunons ensuite à la Grâce.

7. Concert à la maison de trois à six, Madame de Montrichard accompagne sa sœur qui nous joue de son violon quelques superbes morceaux, le colonel  Skimer nous amène un très remarquable orchestre, pianiste, violon et violoncelliste, commandant Taves, capitaine Carter et lieutenant Decker prennent pendant ce temps une tasse de thé et mangent des gâteaux.

 10. Les Charles Tiersonnier nous amènent pour déjeuner Nenette et Fafa de Soultrait et dans l'apres midi, nous les conduisons dans une baraque du camp pour y retrouver les Montrichard et toutes les chefs nurses et Dames de la Croix Rouge. À quatre heures et demie, goûter dans le latrac Skimmer, thé, chocolat, gâteau et pendant la dégustation, le quatuor se fait entendre.

11. La marquise de Berulle, née Chabrol-Chameau meurt presque subitement à Paris, elle laisse un fils unique marié à Mademoiselle Busson-Billaut. Elle n'a pas pu retourner dans sa propriété des Ardennes que les boches viennent d'abandonner. Les Pierre de Sampigny vendent leur terre du Boucard au Schneider, un beau denier, je suppose. Le gendre Saint Sauveur va faire à Apremont une résidence seigneuriale, dont le territoire sera plus étendu qu'avant la débâcle.

13. Édouard Yvan de Baudreuil de Fontenay meurt à Nevers à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Sa vertu dominante a été l'avarice. La famille Yvan est très ancienne dans la Nièvre. Elle comptait des magistrats au présidial de Saint Pierre le Moutier, l'un d'eux fut député du Tiers État pour les Êtas Généraux de 1789. J'ai beaucoup fréquenté Fontenay et nombreuses sont les parties de chasse que nous avons faites ensemble, soit à tir, soit à courre. La vènerie le passionnait et pendant quelques années, il eut un équipage de chevreuil qui n'était pas sans valeur, grâce à son piqueux Jaubart qui lui avait amené plusieurs bons chiens de chez son ancien maître Monsieur Benoît-Champy.

14. Je vais à l'enterrement du précédent, il y avait beaucoup de monde. Auguste du Verne m'apprend qu'Anne est accouchée la nuit précédente d'une fille Cécile. Ce qui leur fait cinq enfants dont deux mâles. Madame de Chargères écrit à Claire pour lui annoncer les fiançailles de Carlo avec Mademoiselle Anne Marie de Castello. C'est la jeune fille qui a demandé le jeune homme. J'avais oublié à la page précédente que Geneviève Clayeux et ses filles étaient venues le 13 passer 24 heures pour assister au camp à une comédie (la lampe rouge) jouée par des nurses et des officiers, tout le vestiaire avait été fourni par nous, aussi The Martian, dans un de ses articles, avait publié que M. Robert Tâches pour la circonstance avait ouvert ses gardes robes fermées depuis 5 ans pour habiller tous les acteurs. La comédie a été fort bien jouée et cela nous a amusé de voir sur la scène une robe de soirée de Claire, mon smoking, un bonnet de Marie, etc.  Miss Bergson nous avait envoyé chercher par une auto de la croix rouge qui devait, ou au moins nous l'espérions, nous conduire jusqu'à la porte du theatre. Pas du tout, elle nous fait descendre à 150 mètres de là parce que les chemins devenaient impraticables et force a été pour ces dames à finir ce trajet dans 20 centimètres de boue, avec leurs petits souliers.
15. Melle Comte, fille du Docteur, meurt à 20 ans de la grippe, elle était fiancée à M. Philippon.
Claire, Marcelle et moi déjeunons à la Grâce avec le colonel Skinner, le commandant Taves, Geneviève Tiersonnier et Isabelle de Balloy. On fait force musique et le chauffeur se fait entendre.
Les nouveaux riches - Pourneau fermier à Gain, et fils de notre ancien fermier de Bouvy, vient d'acheter le château et les 4 domaines de Boisvert pour 600 000 Fr. C'est du 2%. Cette terre est vendue par  M. de Marcellus et n'a pas été habité depuis 50 ans. Madame de Donne, fille de Monsieur du Rosay et belle-soeur du précédent avait liquidé sa part il y a quelques années au profit de la générale Perigot.
Pinos, sujet espagnol, marchand de primeurs à Saint-Pierre le Moutier depuis 5 ans s'est rendu acquéreur du domaine d'Autry, situé près de Buy et appartenant à M. Jalladon de la Barre, divorcé puis remarié à une américaine, ce qui ne l'empêche pas d'être ruiné.

21. Nous déjeunons à Buy, Claire, Edith et moi. Les américains grimpent sur les grands peupliers de l'étang pour les dépouiller du gui dont ils sont couverts afin de décorer leurs baraques pour la fête de Noël. J'ai même vu une nurse habillée en homme, très haut perchée pour faire la cueillette.

23. Les américains continuent à piller les arbres verts et malgré les 3 ou 4 policemen qui sont préposés à la garde du jardin, ils n'arrivent pas à nous défendre, trois petits arbustes dont un beau tuya qui étaient sur la pelouse ont été coupés, ainsi que le buis du jardin de Joachim. Claire, furieuse, monte chez le colonel pour se plaindre. Une enquête sera faite et les coupables punis.

24. Nous allons à la messe de minuit à Saint Parize par un ciel étoilé et température douce. Plusieurs américains y assistaient et ont communié.

Noël. Les Américains offrent à tous les enfants des communes environnantes un arbre de Noël. Ce sont les dames de la Croix Rouge qui organisent cette fête, chacune dans son groupe.

26. Henri, sa femme et Tone viennent déjeuner, et ne trouvent ni Claire, ni Marcelle, que Miss Bergson est venue prendre ce matin pour les emmener aux Fougis passer la journée en compagnie de deux officiers. Elles ont fait un très agréable voyage dans leur voiture d'ambulance.
Henri à vendu dans un de ses domaines de l'Allier une paire de bœuf pesant 2300 kg pour 5 900 Fr. Ce qui fait 2,52 Fr. le Kilo.
René de la Boutresse, frère jumeau d'Emmanuel meurt en Normandie à 68 ans.

29. Hier, ouverture du grand théâtre au camp américain, nous nous rendons à cette fête ou nous retrouvons sur l'estrade d'honneur les Montrichard, de la Moussaye, Thuret, Bouillé, général Johnson, etc. Madame de Bouillé assise à côté de Claire est des plus aimable tout en étant fort gênée, ses filles ne nous disant même pas bonjour. Les Charles Tiersonnier étant de la fête, le colonel leur avait envoyé son auto pour les amener de la Grâce, ils couchent ici. J'oubliais de mentionner la présence de notre curé, assis à côté du Cte de Montrichard, c'est la première fois que l'un et l'autre assistaient à une représentation dans un music-hall, car ce n'était que cela. Nous comptions cependant sur un opéra.

30. Le colonel et Taver vont déjeuner à Vauban. Roger nous avait demandé de les accompagner, Marcelle et moi, mais le dimanche ce n'est pas commode à cause de la messe, et puis un si long voyage manque de charme avec la pluie qui ne cesse de tomber.

31. Monsieur de Vasson me prend dans son auto à 8 heures du matin pour faire une tournée des reproducteurs charolais. Je le mène chez Besson à Mont ou nous voyons de bons veaux mais des prix!! 4000 f. un numéro. De là, nous nous transportons à Lille, les prix sont moins élevés mais les sujets moins bons. Nous arrivons ensuite à Beuzeau ou mon ami se rend acquéreur pour 3500 fr d'un veau de tête.

31.10.12

Novembre 1918




Novembre 1918

 1. Il y a dans le cimetière américain 275 tombes, dont 8 de nurses et 7 d'officiers. Le camp grandit tous les jours et doit maintenant couvrir 600 ha.
Beaucoup d'hommes à la fête de la Toussaint, il faisait du reste un soleil radieux.

2. Beaucoup de monde à l'Office des morts.

Saint-Hubert. On découple aux Queudres sur des lapins, la pluie d'orage nous fait rentrer à neuf heures. Les Montrichard, Gabriel et sa femme, viennent prendre une tasse de thé avec le Colonel Skinner et le commandant Tades. Ils complimentent Gabriel sur son élévation au grade de capitaine, il a quatre citations dont une à l'armée.
Un convoi américain a défoncé le pont suspendu de Mornay et il est tombé dans la rivière, un homme a été tué et neuf autres blessés.
Clémenceau qui s'est fait enlever la prostate il y a quelques années raconte que deux choses sont inutiles sur la terre, Poincaré et la prostate.

4. Roger de la Brosse nous quitte après avoir passé une quinzaine avec nous. Il m'a paru se plaire ici et l'attrait du camp américain, où il a eu beaucoup de succès, y a bien été pour quelque chose. Il fait aujourd'hui un temps de mois de mai et je crois que l'herbe pousse encore, l'orage d'hier n'a pas rafraîchi le temps.

Tous mes métayers font métier de mastroquet, Il donnent du vice aux américains qui viennent chez eux faire de petits repas sur commande, les pommes de terre frites sont très en faveur, je ferme les yeux sur tout cela. Il faut gagner de l'argent pendant la guerre, Aussi ma locataire la mère Levaux s'est mise blanchisseuse et prend 10 sous pour laver une paire de chaussettes. A saint Parize, la bouteille de mauvais Chanturgue se vend un louis.

5. Grincourt nous fait battre son petit bois en battue et nous y tuons 64 lapins et une bécasse, nous en voyons 4 autres, c'est à ne pas y croire. Comme invités, Madame Meynier, Maurice Robert et moi. La Roche a manqué, ainsi qu'Henri Robert qui souffrait d'une dent.
Le Colonel Webb du génie américain, demeurant 6, place de la république à Nevers, vient me demander si nous voulons lui louer pour six mois notre maison de la rue de l'Oratoire. Je lui réponds que je ne le peux pas car nous comptons l'occuper en janvier, ce qui est peu probable du reste.

7. Pour la première fois les propriétaires de Saint-Parize, dont les terres ont été réquisitionnées par les soldats américains en janvier, touchent une indemnité, qui est d'environ 260 Fr. par hectare pour les neuf mois écoulés au 30 septembre. Bernigaud empoche 17 800 francs. Quant à moi, le secrétaire de la mairie (Licot) qui a fait le travail de répartition, s'est grossièrement trompé, il me porte en moins 28 hectares et de ce fait je touche 8200 Fr. au lieu de 19000 qui me reviennent. La réclamation du maire à mon endroit me fera j'espère rendre justice.
Augustin écrit à sa femme qu'on vient de lui donner le 9° galon à la date du 28 septembre.
À neuf heures du soir un messager du camp vient nous apprendre qu'une dépêche  apporte la nouvelle que l'armistice demandée par les Boches est accordée, grâce à Dieu c'est la fin de la guerre.

9. L'armistice en question n'est pas encore accordée, la nouvelle été prématurée nous saurons le résultat dans 72 heures. Je vais à Nevers  avec Marcelle, nous déjeunons chez les La Brosse. Je trouve Etienne bien triste et avec mauvais teint. Élisabeth les inquiète, elle ne boit, ni ne mange, et avec cela pas de sommeil.

Saint-Martin. Deo Gratias, cette fois l'armistice est enfin signée. Les cloches sonnent partout et dans le camp musiques et  clairons n'arrêtent pas.

Saint René. Beau temps. Monsieur le curé vient dîner et toute la maison est remplie d'é(illisible) 6 hommes et 2 femmes se succèdent.

14. Miss Bergson emmène Edith et Marcelle comme interprète pour faire les achats à Moulins, elle leur offre à déjeuner à l'hôtel de Paris.


15. Sur l'invitation du colonel Skinner, nous nous rendons à huit heures du soir à la plantation de crémaillère de son Home, qui avait été paré de façon charmante et très champêtre. Dans une baraque appropriée pour la circonstance se trouvaient réunies de nombreuses personnes, dames de la Croix Rouge, nurses, officiers et invités civils, dont les Raymond Thuret et leur fille. La musique a été bonne, le quatuor de chants parfait et les pièces comiques très réussies. À 9h30 lunch dans une autre baraque, et à 11 heures la soirée prenait fin par de nouveaux chants.
Le comte de Gain, automobiliste aux armées, meurt dans un hôpital du front, de la grippe. Il était le plus proche voisin des Riberolles à Bulhon.

16. 17. 18. 19. 20. L'activité est toujours grande au camp et l'armistice n'arrête en rien les travaux.

21. Mademoiselle Frison arrive pour faire la miniature des deux petits Riberolles. En une heure je tue six perdreaux et un coq, c'est une chance avec le peu de gibier qui me reste.

22. Geneviève Clayeux nous arrive avec ses filles et sa belle-sœur Marguerite. La jeunesse est attirée par les distractions du camp. Le lieutenant Bouto qui est un excellent violoniste vient faire de la musique avec Marcelle. Mademoiselle Frison commence mon portrait sans barbe d'après une photographie d'avant la lettre, cette manière de poser me va assez bien.

23. Je vais assister à l'enterrement de Joseph Mathieu, décédé à 40 ans à la suite d'une fluxion de poitrine compliquée de pneumonie, on m'avait prié de tenir un des coins du poêle, ce qui était bien inutile car il n'y avait que la route à traverser, car au lieu de vivre au château de Crot noir comme il aurait dû le faire, il habitait la ferme avec ses domestiques, c'est de l'atavisme, il rappelait ainsi son arrière grand-père Maurice de Frisye.
Le lendemain, on enterrait à Nevers Henri de Villenaut, mort chez Octave rue de la Chaumière. Ancien officier de marine, il vivait dans sa propriété des Quatre-Pavillons comme un ermite. Célibataire endurci, il était devenu sur ses vieux jours d'une grande piété, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir des idées plutôt bizarre en fait de religion. Il racontait un jour à Yvonne Jourdier qui me l'a rapporté, qu'il était inutile de prier pour son frère parce qu'il était en enfer.

25. Montrichard me conduit en auto à l'enterrement du susnommé, il y avait peu de monde, j'y rencontre cependant Yvonne Jourdier qui me dit qu'on a enfreint aux dernières volontés du défunt qui avait demandé à être enterrer dans un sac et avec le corbillard des pauvres. Or il avait un cercueil comme tout le monde et deux chevaux à son char.

27. Sur la convocation de Miss Bergson, nous allons, Claire, Marcelle et moi, à une soirée dansante donnée par le groupe 48. Le Colonel Hébert nous reçoit les bras grands ouverts et nous introduit dans une baraque décorée avec les drapeaux alliés et de la verdure dérobée dans mes bois. On danse la valse, le one step, le two step, d'une façon très convenable. À 9h30, la  nurse-chef me demande de lui offrir mon bras pour passer dans une seconde baraque ou un lunch est préparé sur des petites tables, il y a 120 couverts. Une table d'honneur réunie 10 convives, le Colonel Skimer sépare ma femme et moi, Marcelle fait face au colonel, à ma gauche, miss Bergson. Comme nourriture de la salade russe et des gâteaux, comme breuvage du café au lait. À onze heures pour revenons à la maison, une lanterne à la main pour nous guider dans les chemins horribles qui sillonnent le camp et dans les fondrières qui se touchent toutes.

28. Foire de Saint-Pierre, le cochon est en baisse, surtout pour les jeunes, la nourriture faisant partout défaut. Les gros se vendent 2,20 Fr. le kilo au lieu de 2,90 Fr. le mois dernier, ce qui est encore un joli denier.

29. Myrrha m'est aimablement offerte par mon ami R. de Thoury. Je l'essaye le lendemain, elle chasse plutôt comme un cocker que comme un chien d'arrêt, aussi je pense bien que je ne la garderai pas.



29.10.12

Octobre 1918


 Souvenirs et pensées n°9

Dimanche 6 octobre 1918
Je suis heureux de commencer ce neuvième cahier par une réflexion pieuse. Ce matin avec Édith nous avons assisté à une messe dite dans une baraque du camp par l'abbé Clargeboeuf. La veille mes filles avaient recouvert l'autel d'une superbe étoffe décorée d'un agnus Dei. L'assistance était très nombreuses et le recueillement très édifiant, Beaucoup d'officiers et de soldats américains ont communié, tous lisaient la messe dans leurs livres, ou égrainaient pieusement leur chapelet. Contrairement à beaucoup de français les Américains ignorent ce qu'est le respect humain. Pendant la plus grande partie de l'office ils se tiennent à genoux sur la pierre, et ils écoutent avec la plus grande attention les quelques paroles qui leurs sont dites par l'officiant.
L'abbé Clargeboeuf déjeune avec nous.

6 octobre 1918
La fille aînée des Albert de Bouillé, ou plutôt la seconde, est fiancée à Monsieur de Vanssay. Mademoiselle Monique de Certaines entre aux Petites sœurs de l'Assomption. Mademoiselle Lamadou aux sœurs de Nevers.

Sept. Les Charles Tiersonnier passent la journée avec nous.

Huit. René Clayeux et sa femme nous arrivent aujourd'hui pour quelques jours. Maurice Robert, sous-lieutenant au 290e infanterie 19e compagnie section 195 vient d'avoir une seconde et flatteuse citation. On nous fait part des fiançailles d'Odette de Souferna avec son cousin Mabire, officier de dragon.

10. Je conduis Clayeux à Nevers en passant par Sully, nous traversons Challuy où nous voyons que le chemin de fer partant de Saincaize pour rejoindre la ligne de Chagny à Saint Éloi passe sous la route entre l'église et le parc de Maucouvent. Il est ensuite en chaussée dans le sommet des Argougneaux, c'est un énorme travail exécuté en 9 mois par nos alliés. Sully est occupé par des religieux d'Amiens  qui sont de vieux pensionnaires, des deux sexes. J'apprends en passant au Mou que le fermier Charpentier vient de mourir à l'hôpital suite de névralgie. Je constate d'autre part que rien n'est cultivé et que les prés de Challuy ne sont pas mangés.

 11. Nous mangeons un magnifique buisson d'écrevisses, cadeau de mon ami Pinon qui doit aller les prendre dans la Colâtre entre Parizy et les Planches. Je n'approfondis pas. Depuis Verdun en 1879 je n'en avais pas vu autant sur le plat. René Clayeux s'en est régalé.

12. Il pleut très fort cela gêne pour les emblavures.Il est vrai que pendant 15 jours nous avons eu un beau temps de semailles.

15. René Clayeux et moi allons déjeuner à Buy où nous retrouvons Ludvig. Bonnes nouvelles des guerriers.

17. Henri Robert déjeune avec nous et à neuf heures je mène Claire et Marcelle faire une visite à la Chasseigne.

18. Avec Sylvia, ma nouvelle jument, je conduis René à Nevers où nous déjeunons chez les La Brosse que nous trouvons bien tristes, surtout Étienne. Josefa vient de s'installer à Senlis ou elle a pris une villa. Quant à Élisabeth, elle est toujours dans le même état d'abattement, ne mange pas, ne dort pas et rend la vie bien dure à ses parents, comme si ils étaient cause de son malheur. L'état sanitaire de Nevers, et même de toute la France, est fort mauvais. L'influenza, appelée pour la circonstance grippe espagnole fait partout des ravages.
Brettmann vient faire un bridge après dîner avec un de ses camarades.

21. Les Clayeux nous quittent. Deux nurses meurent de pneumonie grippale au camp ou cette maladie fait beaucoup de victimes. Je vends à Château deux bœufs maigres de Callot pour 4000 Fr. je n'avais atteint ce prix.

22. Claire, Marcelle et moi allons déjeuner à la Grâce. R.D.N.

23. Roger de la Brosse nous arrive pour dîner à 11 heures du soir et pour passer quelques jours.

24. Foire de Saint-Pierre. Sous la pluie. Le petit cochon est en baisse et le gros à 2,50 Fr. la livre. Le syndicat de Vendée fait sa tournée et paye les taureaux une moyenne de mille francs.

26. Je vais avec Roger faire une visite à Beaumont.
Jacques de Soultrait est nommé capitaine. Je vends pour 960 Fr. mon âne que je venais de couronner pour la seconde fois, et qui était en ma possession depuis de nombreuses années. Paul Rendu, directeur de la Société Générale meurt à Nevers, c'était un homme aimable, grand chasseur et fort complaisant. Son fils est capitaine au 19e de ligne.

27. En l'honneur de Roger nous invitons à dîner le colonel américain Winner Hanon et Eberth. La soirée a été pleine d'entrain, excepté pour moi qui ne comprenait pas un mot des conversations.

28. Je conduis Roger à Fontallier, Marcelle nous accompagnent. Le soir deux lieutenants américains dinent avec nous. Ils ont l'air de milliardaire, ils ne savent cependant pas se tenir à table. Ils mettent le pain dans leurs assiettes, mélangé à la sauce du ragoût. Ils se servent sans ôter leur couvert de dessus l'assiette, mettent leur verre à la place des carafons, etc. Les colonels en font autant, tous mangent peu ou pas de pain, même avec le fromage. Félix m'écrit qu'il a vendu sa coupe de St Ouen 22000 fr à Saintoyeu. Ce dernier m'avait offert 18 000 à adjudication. Tous ces marchands de bois sont des filous.

30. Je conduis René déjeuner à la Barre chez Trompette.

31. Henri Robert nous amène ses deux aînés à déjeuner pendant qu'Antoine a la rougeole.

Reprise

Après un an et demi de pause.... Nous avons le plaisir de reprendre la transcription des notes de René Robert.
Nous commençons le 9 eme cahier qui démarre en 1918.
Bonne lecture à tous et n hésitez pas à nous faire part de vos commentaires.
Hubert
Geoffroy

1.3.11

AOUT 1940 deux premières décades

1 Quel n’est pas mon étonnement de voir arriver du Part avec sa fille à bicyclette. Malgré ses 68 ans, il pratique avantageusement ce mode de locomotion abandonné par lui depuis 40 ans. Il nous apprend une nouvelle très consolante. Les Boches construisent dans le pré touchant son jardin des baraquements en briques et ciment pour abriter une colonie l’hiver prochain.

2 Premier vendredi. Je mène Josefa à la messe dans ma voiture à âne. Madame de Montrichard y arrive à pied. C’est son mari qui sert la messe, pas un enfant de chœur. Dans les rues du village quantité de camions qui se croisent dans tous les sens.

3 Mon rosaire. Marcelle va voir Suzanne Le Sueur qui est toute seule au milieu de nombreux envahisseurs. Elle mange avec ses métayers. Buy, Fontallier, Fricottage tous occupés par les Allemands qui mènent la vie de château.

4 Dimanche. Josepha et sa cuisinière vont à la première messe avec la voiture à âne. Dans le même équipage, je conduis Louis à la grande.

5 Tout le monde est joyeux. Une lettre d’Hubert du 20 juillet, nous apprend qu’il est prisonnier, donc en vie mais prisonnier c’est un détail car tous nous avions bien peur qu’il ne soit tué.

6 Lundi. A la première heure, certains croient à un bombardement Anglais. Erreur, c’est simplement un tir à la cible dans la carrière des Petites Granges. Voilà le facteur qui apporte une lettre d’Hubert datée du 20 juillet, il est prisonnier à XX, mal nourri mais en vie, grâce à Dieu ! Tous nous étions bien inquiets sur son sort, il a deux citations à l’armée, il dit avoir bien fait son devoir, mais que nous avons été écrasés par le nombre. Je vais au Marault voir 8 chevaux amenés d’un camp près de Gien, où les Allemands les prêtent gracieusement aux agriculteurs en ayant besoin. 4 seulement me conviendraient. Les Pierre de Rouville viennent nous voir à bicyclette, ils ont bien chaud.

7 Lettre de Geneviève nous annonçant l’arrivée au monde de Dominique. Les Villeneuve sont dans le marasme. Gaby a perdu sa place et Villette aussi bien que leur appartement de Chartres ont été pillés par les indésirables. Albert Barillet revient enfin à bicyclette de Bulhon après de nombreux détours pour passer de la zone non occupée dans l’autre. Il nous apporte de bonnes nouvelles de tous les habitants. Valence a rejoint son Régiment à Riom, il ne pouvait tenir garnison plus près de sa femme. Guite de Sansal n’est plus que la seule étrangère habitant chez ma fille. Elle aide les petites à faire de la cuisine. Je fais venir des briquettes pour les battages. Elles coûtent 4,50 F l’une. Ce sera bien cher pour battre des blés qui ne valent rien. Marcelle enfourche sa bicyclette et va déjeuner à Chevenon. Le jeune d’Ambly est prisonnier.

8 La tyrannie augmente, un décret interdit la correspondance de la zone occupée à l’autre. En passant dans la basse cour, je vois deux sous off en train d’atteler mon âne à la petite voiture. Je les arrête et prends le harnais que je porte dans l’écurie. Ils vont le chercher, garnissant Jaurès et partent sous mes yeux. J’avoue que j’ai eu de la peine pour me contenir, mais quoi ! Nous sommes les vaincus. Les deux jeunes Faverges passent à 7 h du soir, s’en allant à Riom pour leur oral. Je leur confie une tenue d’Hervé.

9 De Planchevienne, nous vient le Maréchal des Logis Jacques de La Brosse décoré de la croix de guerre et démobilisé en Périgord où son Régiment de dragons portés est venu échouer. Il est de ceux qui embarqués à Dunkerque sont allés passer 24 h en Angleterre. Il dit que si dans l’armée le découragement était grand, la discipline était faible et que si le nombre des avions ennemis était formidable, le notre était rare. Bonnes conditions pour être battus. Visite de Montrichard que les fonctions de maire occupent sérieusement. Pour me tenir un peu au courant des nouvelles, j’achète tantôt le Matin, tantôt Paris Soir. L’un et l’autre sont rédigés par des Allemands. Ce dernier a publié un article ignoble sur les généraux et en particulier sur Weygand. Marcelle va en bicyclette à Fontallier par 23°. Là et à Fricot, il y a quelques officiers logés, mais les soldats sont dans les communs, ce n’est pas comme ici. Marie et ses cousines parlant bien Allemand, les rapports sont plus faciles. A 10 h du soir comme avec les La Brosse, nous étions assis dehors, le factionnaire montant la garde de nuit, nous a priés de rentrer, personne n’étant autorisé à se promener passée cette heure. A 10h ½, comme Louis et moi, nous faisions un piquet, on a tapé 2 coups au contrevent. Etait-ce pour nous faire éteindre la lampe, je n’en sais rien. Dans tous les cas nous n’en avons pas tenu compte.

10 A 2 h du matin, gros orage. J’entends au dessus de moi les Boches se lever précipitamment et descendre. J’ouvre mon contrevent et je vois les Petites Granges en feu. La foudre est tombée sur la grange où le 40ème chariot avait été rentré quelques heures plus tôt. Marcelle m’empêche d’aller voir le sinistre et y va elle-même. Les pompiers de St Parize arrivent et grâce à l’activité des Allemands peuvent protéger le bâtiment qui est en équerre. Moine qui a amené la pompe dans son auto, prend Thérèse et ses enfants et les dépose chez ma jardinière. A 7 h ½ je vais constater les dégâts qui sont considérables. Jamais la grange ne m’a paru aussi grande. Elle a 34 m de long, plus un appentis de 4 mètres. Je dépêche Jeanty à Nevers près de mon assureur Marion qui me répond de faire évaluer les dégâts. Le bâtiment est assuré pour 75 000 F, c’est bien insuffisant, aussi je suis plongé dans un cruel embarras. Que faire d’un cheptel lorsque l’on n’a ni toit ni fourrage. Je reçois la visite de mes fermiers Château qui ne peuvent me donner aucun conseil, étant eux-mêmes très gênés dans leur commerce par le manque d’essence.

11 Bonne lettre de Cécile du 4, elle va bien. Jacques de La Brosse déjeune avec nous. Pierre Lavergnes examine avec moi les travaux de réparation des Petites Granges.

12 Journée sans incident. J’installe les brebis des Petites Granges dans la bergerie de Tâches.

13 Longue lettre de Roger de La Brosse et une d’Hubert du camp de Mailly, où il est avec de bons camarades. Pour récompenser les soldats Allemands de l’empressement qu’ils ont mis pour aller éteindre l’incendie, Marcelle leur fait rôtir 6 poulets. Un capitaine vient me remercier.
14 Le jardinier vient me dire que les soldats sont en train de creuser une tranchée pour le conduit de la pompe et ils le cherchent où il n’est pas. Avec mon plan, je leur montre les regards et avec peine, j’arrive à nettoyer le conduit qui sera bientôt obstrué, car ils jettent tous leurs détritus dedans. Avec Jaurès, Louis va à confesse. Lettre de Cécile du 10 août. Jacques déjeune avec nous.

15 L’Assomption. Je m’approche de la Sainte Table. A 4h1/2 procession dans tout le village, devant la Poste, elle passe au milieu de nombreux soldats Allemands qui regardent en silence. Quel contraste entre la croix gammée et celle des catholiques ! Les 2 Faverges déjeunent avec nous retour de leur bachot. Ils nous apportent une longue et intéressante lettre d’Edith qui a reçu pendant 48 h, Madame de Marcy et les Villaines de retour de chez les Carbonnier en Périgord, où ils sont morts de faim. Simone est allée trouver Hervé au Puy où ils ont trouvé une chambre et une cuisine. Georges de Riberolles tué glorieusement dans un corps à corps, abandonné par beaucoup de ses hommes. Tué de la même façon Henri de Sansal. Ce double exemple détruira peut-être en partie au moins la légende qui prétend que les officiers se sont sauvés. S’il y a eu des lâches, ceux là ne l’ont pas été. En rentrant à la Belouze, les Marcy ont trouvé les armoires à linge pillées. Les dames logent dans l’ancienne maison du piqueux, plus heureux, les messieurs couchent dans le château.

16 Journée sans histoire.

17 La TSF marche sans arrêt dans la chambre à 2 lits, je me demande comment elle peut fonctionner sans électricité. Le garde Duceau vient me voir. Nous lui donnons des lettres à mettre à la poste au Veurdre, parce que de la zone occupée à celle qui ne l’est pas, la correspondance est interdite.

18 Dimanche. Renaud vient me payer son terme du 11 mai. Je lui fais payer le kilo de viande 10F au lieu de 15. C’st la guerre et il fait ce qu’il peut. Tout seul, il a rentré 45 voitures de foin. Il m’a promis de m’en donner deux. Josefa avait mûri d’aller voir Hubert au camp de Mailly, ce qui eût été une folie. Elle vient d’apprendre que les prisonniers ont été emmenés en Allemagne.

19 Les La Brosse ont la visite de Melle Pinot de St Parize qui est allée avec de grandes difficultés voir son fiancé, officier, détenu au camp de Mailly. Le 11 août les prisonniers de ce camp ont été embarqués dans des wagons à bestiaux probablement pour l’Allemagne, les généraux eux-mêmes partageant ces peu confortables voitures.

20 Lettre de Cécile qui ne reçoit rien de Bulhon, mais qui voit beaucoup d’amis à Rennes où on réquisitionne les bicyclettes, même dans la rue. Gonin bat à la machine, récolte nulle.

21 Je commence mes battages avec la machine de Nocent aux Petites Granges. Le blé est nul, 88 DD en tout, avoines un peu moins mauvaises, mais pailles trop courtes. Le garde Jeanty mesure. Mon boucher me mène charitablement à Nevers. Je vais voir Renaud l’architecte qui est bien vieux et indolent. Il viendra par le train expertiser ma grange brûlée, l’assurance viendra ensuite, mais quand ! Je dépose un peu d’argent au Crédit Agricole où Marcelle a un compte courant et où on donne plus d’intérêts qu’à la Société Générale. Vu M. A. du Verne, qui va bien. Manqué Mme de Pardieu qui a été obligée de donner l’hospitalité à deux Boches. Ceux-ci ont mis le feu au château de Machigny en établissant un courant électrique et pendant la nuit, on a transporté Madame de Toytot qui est mourante chez son fermier. Rencontré beaucoup de voitures chargées à en craquer, allant direction de Paris, aiguillées au Clos Ry, sur le Guétin et Orléans.

Fin du 21° Cahier

28.2.11

JUILLET 1940

1 A la commandantur où on devait me payer mon châtron, on me dit de revenir dans huit jours et pour apprendre cette bonne nouvelle, je fais la queue pendant 1h 1/2. Il faut un sauf conduit pour aller à Nevers, je ne peux l’avoir n’ayant pas de carte d’identité. Après déjeuner, les officiers m’annoncent qu’ils vont partir ce soir. Deo gratias. Mais pourvu qu’ils ne soient pas remplacés par de plus mauvais qu’eux, car somme toute, ils ont été convenables. Comme les prés des Petites Granges sont très mal clôturés, ma belle jument grise de 3 ans se sauve à 8 h du matin et impossible de la retrouver, c’est une perte de 15 000 ou 25 000 suivant le cours d’il y a un mois.

2 Je vais à Nevers pour y faire 3 commissions, la première d’acheter un pneu coût 370 F, je paye avec un billet de mille F on me rend la monnaie en Mark, la seconde de changer une paire de souliers rapportée par Marcelle qui me sont trop petite, le magasin est fermé parce qu’il n’a plus de marchandise, le troisième d’aller toucher à la Commandantur le prix de mon châtron, on me répond de repasser après la guerre. Retour par Le Mou, Favier me donne seulement les 2/3 de ce qu’il doit sur son terme de mai. Les rues de Nevers sont pleines d’Allemands qui dévalisent tous les magasins. Zizi Delamalle lors de la fuite générale a fait à pied les 60 km qui la séparent de Moulins. Les Pinet de Curty sont à Salvadura sur les bords de l’Adour. Mabira La Caille est prisonnier au camp de concentration de St Saulge. Marie Thérèse Guillemain ne va toujours pas fort, sa fille est à Nevers chez les Jacques d’Assigny. Marcelle rencontre Solange de Brimond qui lui raconte qu’au moment de la panique générale sa mère, ses sœurs, nièces, petites nièces avaient pris la fuite et erré pendant plusieurs jours sur le plateau de mille vaches (Creuse). De retour au Colombier elles ont trouvé toutes leurs chambres occupées et c’est avec peine qu’elles ont pu les reprendre. L’argenterie a disparu. Les Maremberts occupés de la cave au grenier. A Quantilly, Mimi Barandon mise à la porte de chez elle a dû se réfugier chez son jardinier.

3 Mon rosaire. Toute la nuit des troupes très nombreuses ont traversé St Parize dans les deux sens. A 10 h du matin 3 officiers sont arrivés en auto devant le perron, mais ils ont fait de suite ½ tour et grâce à Dieu, la journée s’est passée sans que nous en voyions d’autres. A 6 h du soir nous recevons une lettre d’Edith déposée à Moiry chez Martinat par quelqu’un se rendant à St Eloi. J’apprends avec plaisir qu’Hervé est au Puy. Bulhon loge encore les Valence et les Champeaux qui ne peuvent pas se procurer d’essence. Yvonne est contente d’y être.

4 Journée relativement calme pour nous, mais à St Parize, il est passé des troupes et la nuit et le jour partant dans la direction de La Chasseigne. Il ne reste plus rien dans les magasins. Les bruits les plus divers circulent. On pense que ça va mal pour les Boches et que les Etats Unis exigent qu’ils aient évacué la France le 7 juillet. Je ne crois guère à tous ces bobards. A Paris on meurt de faim dit-on. Ici je rentre du foin et je fais nettoyer le tour de la maison.

5 Premier vendredi du mois. Je communie. Montrichard sert la messe, tous les enfants de chœur étant absents de même que toutes les gamines de l’école libre. La guerre ne ranime pas la foi. Plus de soldat dans le village, en revanche à Moiry où je vais chercher de la ficelle de moisson, j’en vois passer sans arrêt dans les deux sens. La ficelle coûte 1030 F les 100 kilos, plus du double que l’année dernière. A 6 h nous avons la visite de G du Verne retour de Sancoins où il a conduit une infirmière qui a soigné pendant quelques jours Marie Thérèse qui est actuellement au château de Tintury appartenant à M. Prégermain où l’on a installé une maison de repos.

6 Pluie. Un orage nous amène une pluie très bienfaisante car tout est horriblement sec, et qu’il n’y a plus d’herbe dans les prés mangés. Marcelle et Josefa vont à La Chasseigne où elles trouvent la Comtesse ramassant les doryphores sur ses pommes de terre.

7 Pluie. Dimanche. Suzanne, Pierre et Henri de Rouville viennent nous voir à pied à travers les craies, ils nous annoncent des nouvelles très gaies, les Anglais ont bombardé notre flotte dans le port d’Oran, tué mille matelots, coulé le Dunkerque notre plus beau et récent bateau. Le Parlement se réunit à Vichy pour voter une nouvelle constitution, elle sera propre étant votée par les Chantemps, Sarraut, Herriot, Blum et consorts, tous ceux qui ont mis la pauvre France dans l’état de décomposition où elle se trouve. Je suis profondément découragé.

8 Il passe deux régiments à St Parize, un d’infanterie un d’artillerie. Heureusement nous n’avons personne à loger. En traversant la cour du domaine, je trouve deux jeunes gens parlant avec mes métayers, ils appartenaient à un bataillon de chasseurs à pied et ont été faits prisonniers près de Forbach. Parvenus à s’échapper, ils regagnent leur pays de Haute Loire à pied en empruntant les petites routes. Ils disent avoir été écrasés par le nombre le 12 mai, manque d’avions et de matériel chez nous. Cette débandade fait peine à voir. On se demande ce qui reste de notre armée.

9 Il fait un temps admirable, dont on jouirait agréablement si l’on avait moins de soucis. Je viens d’avoir avec mon métayer Roy qui était de mon avis la conversation suivante, c'est-à-dire que s’il y a 20 ans, comme le journaliste Hervé le conseillait, nous avions fait alliance avec l’Allemagne, nos deux pays eussent été imbattables et ils auraient eu sous leurs bottes l’Angleterre, l’Italie et la Russie. Si mes enfants me font l’honneur de lire un jour cette pensée, je ne sais pas ce qu’en diront mes deux aînées, mais bien sur Marcelle dira que j’ai toujours eu de l’admiration pour le Boche. En cela je reconnais que si nous avions fait comme eux, en ayant un gouvernement qui se serait fait respecter, en ayant des lois raisonnables et qui n’aurait pas obéi aux ordres de la Franc maçonnerie, comme cela est arrivé depuis 60 ans, nous n’en serions pas là. J’ai taillé 10 mètres de la haie vive du Clou en ¼ d’heure, il faut donc 1 minute ½ par mètre courant. Il y a 207 mètres du manège au chenil. Ceci à 85 ans.

10 Nous allons à Nevers, Josefa, Marcelle et moi. Louis garde la maison car il a mal à un pied. Il n’y a plus de commandantur pour vous arrêter sur la route, mais encore beaucoup de Boches dans les rues. Je voulais me faire couper les cheveux, mais il y avait 5 Boches à passer avant moi, j’y ai renoncé. J’ai tenté encore une fois de chercher des souliers, chose introuvable. Henri Cote est à la clinique Sallé pour des anthrax au cou, il se fait un mauvais sang terrible. Ils vont abandonner les Réaux à l’occupation et se retirer à Clermont. Le Général Weygand occupe leur hôtel qu’ils partageront avec lui. Retour par Chevenon. Le château est rempli de Boches, il y en a même dans le grand salon et j’en vois assis à peu près nus sur les appuis des fenêtres au premier étage. Inutile de dire que les du Part en sont excédés.

11 N’ayant pas pu me faire couper les cheveux à Nevers, je fais venir Madame Thierry la coiffeuse de St Parize qui m’accommode dans la perfection avec mes ciseaux, ma tondeuse et mes brosses. Je n’aurai donc plus besoin d’avoir recours aux artistes de la ville et surtout à leurs accessoires. Je fais de nombreux piquets avec Louis, cela le distrait, car il marche très difficilement.

12 L’Espagnol qui est domestique à Callot et qui avait fui jusque dans le Lot au moment de la panique générale, vient de rentrer à petites journées de Cahors jusqu’à Moulins. Il n’a pas vu un Boche et dans cette dernière ville, il y en a beaucoup et ils y font la police, il n’a pu en sortir qu’à cause de sa qualité d’Espagnol, ouvrier agricole. Les ponts du Veurdre et de Mornay sont gardés rive droite par les Allemands, rive gauche par les Français.

13 Je fais passer à nouveau mes pommes de terre à l’arséniate. Je vends le taureau des Petites Granges qui n’est qu’à moitié gras 6 le Kilo et le veau de ma Bretonne 1180 à Besançon pour Nevers, parce qu’il en fournit quelques uns pour les hôpitaux, sans cela en ville on ne mange que du frigo, ordre de la municipalité. Je lis le journal de Locquin paraissant à Nevers les mercredi et samedi. Il ne dit pas grand-chose. C’est terrible de ne pas avoir de nouvelles ici ni poste ni télégraphe. Le garde Jeanty que j’emploie me compte des journées de 12 h à 3 F. Je lui dis que 10 me suffiront.

14 Dimanche. Triste fête. On commence à recevoir des lettres. Fleury en a une d’un de ses fils prisonnier en Allemagne. Couillart de St Parize revenu du camp de concentration de Clamecy, dit que les détenus y crèvent de faim. Chaque jour deux petits morceaux de pain et une tasse d’eau tiède au fond de laquelle, il y a un peu de farine. Quant à l’eau potable, elle fait défaut.

15 Pluie. Un Paris Soir est arrivé à St Parize, il y est dit que les Parisiens peuvent rentrer dans la capitale, aussi deux ouvriers qui travaillaient depuis quelque temps aux Petites Granges partent ce matin. Notre village est encore rempli de Boches.

16 Pluie. De bonne heure, j’ai la visite de M.M. Barle père et fils de Chantenay. Ils vont ce soir à Sens Yonne chercher un des leurs prisonnier dans cette ville et qu’on libère comme ouvrier agricole. Le Colonel de Sansal étant lui aussi prisonnier dans ce camp me fait demander des nouvelles d’Hervé. Je lui en donne avec plaisir. On me dit qu’il vient de passer à Moiry 3 000 prisonniers allant de Roanne à Fourchambault par petites journées et couchant sur la route. Dans la soirée, j’apprends que mon jardinier Baudry est lui aussi prisonnier à Sens. Marcelle va à bicyclette à Planchevienne qui est occupé de la cave au grenier par de nouveaux Boches. On a des nouvelles de Jacques qui est à Périgueux. Je reçois mon bordereau d’impôts de Chevenon. En 39 j’ai payé 163 F, en 1940 c’est 222.

17 Pluie. Marcelle conduit ma jardinière à Fleury afin qu’elle s’entende avec la fermière de l’Atrechant pour qu’ensembles elles aillent à Sens chercher leurs maris détenus. Nombreuses lettres d’Hubert de la fin de mai, le cher garçon est encore plein d’espoir. Lettre de mon beau frère du 16 juin. Il leur arrive des réfugiés de partout, ils sont obligés d’envoyer Anne de La Brosse à Moulins chez Madame de St Martin. Marie Thérèse Robert a quitté Buy, je ne sais où elle est. Avec ces pluies continuelles, le jardin est envahi par le pourpier sauvage et autres herbes.

18 Rien de nouveau, beau temps. Michel coupe son orge d’hiver. Les Louis reçoivent de vieilles lettres d’Odette qui doit être à Châteauroux.

19 Nous voulions aller à Nevers, à la Kommandantur de St Parize, le capitaine étant absent on ne peut nous donner l’autorisation.

20 Ce matin on me la donne, après des pourparlers sans fin. On me donne un laissez passer pour Nevers, nous y allons avec les Louis. A la clinique Sallé, Louis consulte le Dr qui lui ordonne de rester étendu pendant 3 semaines. Vu Cote qui souffre toujours de son anthrax. Vu Mse de Ganay qui a de bonnes nouvelles de ses 3 fils. Elle me dit qu’il y a 10 jours les Anginieur ont ramené les petites Champeaux à la Comaille. Madame de Sansal a une lettre d’Hervé du 4 juillet, il est à 15kilomètres du Puy dans un village où il fait l’instruction d’une compagnie de recrues. A la Kommandantur qui a élu domicile à l’hôtel de France, je présente mon mandat, qu’on ne me paye pas, j’en présente un autre, Français celui-là à la poste. Pas d’argent. Cela ne m’empêche pas d’acheter une paire de souliers de chasse, cuir jaune et gras qui conviendrait mieux à un garde qu’à son maître. Coût 390 F. En revenant, je demande à Guérant, maire de Magny et régisseur de Sermoise, s’il sait quelque chose de ses habitants. Il me dit qu’il y a 3 semaines, Antoine est revenu du front laissant sa formation en débandade et que le lendemain, en deux autos, il a emmené sa belle mère, sa femme, sa belle sœur et au passage à Buy sa mère à Libourne où ils doivent être encore. Le château a été pillé par les Français d’abord et ensuite par les Boches qui l’occupent encore (mention marginale : ceci exagéré). On m’a appris hier que Bob Le Sueur qui s’était réfugié chez sa sœur à Volvic est mort subitement pendant une promenade qu’il faisait à bicyclette avec son fils. Nous manquons la visite de Gabriel Mathieu. Rencontré G de Montrichard qui a de bonnes nouvelles de ses trois fils. Pierre est chez ses beaux parents en Bretagne, en vertu de quoi ?

21 Dimanche. Peu de monde à la messe. M. le curé monte en chaire oubliant d’ôter sa chasuble, mais parle très bien tout de même. Je vois deux Boches chassant dans le pré de La Joie, descendant des Craies, où ils ont tiré deux coups de fusil.

22 Il pleut sans arrêt. Des orges déjà coupées vont pourrir dans les champs. Tout va mal. Comme exercice, je fais des margotins.

23 Pluie. Marcelle va à bicyclette faire une visite à Madame Mathieu qui se morfond au milieu de tous les Boches qui encombrent sa maison. Pas de charbon au dépôt de Mars. Un bruit se répand un peu partout, bien sûr propagé par la 5ème colonne, c’est que dans bien des formations, les officiers ont abandonné leurs hommes.

24 Pluie. Georges, Agnès et Michel Robert viennent me voir. Ma nièce dont je fais la connaissance est moins mal que je ne le craignais. Ils sont venus à Buy par Angoulême et Tours et partout dans le moindre village, ils ont vu des Boches. Marie Thérèse retour de Libourne est installée au Plaix. Lisbeth avec ses filles est aux Salles. Maurice avec l’escadron qu’il commandait à Moulins, tient garnison à Vichy. Antoine Clayeux est sous ses ordres. Georges a trouvé les domaines de Buy à l’abandon, aussi il va les prendre en main. Il a acheté un tracteur qui lui coûte plus de cent mille francs. Antoine qui était maréchal des logis au moment de la débâcle a quitté le front avec une auto militaire emmenant avec lui 4 de ses hommes. Ils n’ont pas pu arriver à Angers où était leur dépôt pour se faire démobiliser, mais ils l’ont été dans une autre ville à titre d’agriculteur. Je n’entends parler que de soldats ayant fui le front en disant : nos officiers sont partis les premiers. Je ne peux pas croire cela. Peut-être y a-t-il eu quelques défections, mais ce ne peut-être une généralité, au moins je l’espère.

25 Pluie. Je reçois une lettre d’Edith, datée du 17. Ils vont bien et ils ont des nouvelles de Cécile. Jean a pu reconduire sa mère et ses sœurs à Boutavent. En fait d’étrangers, ils n’ont plus que Guite de Sansal. Simone va tâcher d’aller retrouver Hervé au Puy. Lettre de Madame de Lépinière. Roger est prisonnier et Guillemain dans une ville du Midi. Elle-même aux Loges est prisonnière de Boches qui occupent les 9 dixièmes des Loges. Mais Marie Thérèse va mieux, elle doit quitter Tintury dont les Boches feront un hôpital pour eux. Mon jardinier Baudry est revenu hier de Sens où il était prisonnier et où il crevait de faim. Il va trouver son jardin bien sale. Avec les pluies persistantes les mauvaises herbes envahissent tout. A 11 h, je suis agréablement surpris en voyant les Faverges mère et deux grands fils s’arrêter devant le perron. Ils partent pour Bulhon afin d’être plus près de la faculté en vue de la session du Bachot. La cocote prend mes vaches comme en 1938. C’est la Bretonne qui est la première atteinte de toute mon exploitation.

26 Pluie. Deux lettres d’Edith, une du 14 l’autre du 20. Albert Barillet est venu échouer à Bulhon. Je ne sais comment il aide à faire les foins. C’est probablement parce qu’il est dans la zone non occupée qu’il ne peut pas revenir ici. Le 4 d’artillerie est à Riom et c’est par son ami Ridoux de ce même régiment que Jean a pu avoir 40 litres d’essence pour reconduire sa mère à Boutavent. Jean de Durat s’est tué en motocyclette jour pour jour, près de Cropte au même endroit où il y a 15 ans son plus jeune frère avait trouvé la mort également en moto. Je lis Le Matin et Paris Soir qui ne m’apprennent rien car ils sont rédigés par des Boches. On dit que les Anglais ont des avions électriques, qui grâce à leur silence peuvent aller incendier Berlin et autres villes la nuit. Est-ce vrai ?

27 Samedi. Marcelle et Josefa vont à Nevers de bonne heure. Elles apprennent que de nos amis sur lesquels on était inquiet, sont prisonniers dont Adenot, Pierre de Noblet, Robert Pinet, Joseph de Champeaux, de Busonnière etc. Elles ramènent Marie Antoinette du Verne pour 3 jours. Je manque la visite d’André, allant de Moulins à Nevers pour son service de croix Rouge. Son gendre est prisonnier. Il donne à Louis de bonnes nouvelles des Gouttes. Edmond qui avait une bonne provision d’essence, se l’est vu séquestrée par les gendarmes. Il paraît que la vie est plus difficile dans la zone libre que dans celle qui est comme chez nous.

28 Dimanche. La conversation est agréable avec M. Antoinette qui a étudié et a beaucoup retenu. Visite de nos voisins Rouville venus à pied. Marcelle va voir Suzanne Le Sueur de passage à Villars.

29 A 8 h du soir, arrive un officier me demandant à loger 2 officiers, 4 sous officiers et une vingtaine d’hommes dans des lits. Je lui fais voir les chambres du vieux château pour les soldats. Il ne les trouve pas convenables, pas plus du reste que les mansardes de la maison. Seules les chambres du premier étage ont le don de lui plaire. Ils viendront demain les occuper.

30 J’étais encore au lit quand le premier détachement entre dans la cour. Les soldats envahissent tout le premier, exigent même qu’on leur ouvre la chambre de Marcelle et prennent également les mansardes que l’officier n’avait pas trouvé dignes d’eux. Il y a une quarantaine d’hommes entassés là. Peu de temps après leur arrivée, la plupart se mettent en costume de bain, qu’ils gardent jusqu’à 9 h du soir en jouant aux cartes sous les arbres de la pelouse. Ils veulent mettre à couvert leurs 7 voitures, aussi nous envoyons notre auto et celle de Louis au domaine. Heureusement leur cuisine est faite à Moiry et ils nous laissent la notre libre ainsi que le salon. Comme un ennui n’arrive jamais seul, le jardinier m’annonce que ma vache Normande est crevée de la cocote. J’appelle l’équarisseur qui l’enlève avec une taure de 2 ans de Callot. En voila pour une huitaine de mille francs. Je reçois une lettre de Cécile qui va bien, ainsi que son beau père. Rennes a beaucoup souffert du bombardement, on parle de 7 000 morts. Le Boulevard Sévigné a été épargné.

31 Cécile a tout de même eu dans sa maison pas mal de dégâts causés par la déflagration. Son auto a été volée. Lettre d’Edith, des Gouttes, d’Hervé celle-ci tapée par lui à la machine à écrire n’a mis que 3 jours pour nous parvenir. Le Colonel de Place est mort ainsi que M. Pierre de Valence. L’hôtel des Monnier à Tours complètement brulé. La Tour Baudin aux Valence brûlée aussi. La nuit a été calme et les 42 soldats que nous hébergeons nous ont laissé dormir paisiblement. Nous n’avons entendu que la relève du factionnaire qui monte la garde autour de la maison. A 2 h devant les marronniers face au perron, les 42 soldats ont passé une revue d’armes à poil,avec le fusil en bandoulière, cela faisait un drôle d’effet. Arrivés à 3 h, les Faverges ont pu jouir de ce charmant spectacle. Ils nous ont apporté des nouvelles toutes fraîches de Bulhon où l’on va bien. Simone est allée trouver Hervé à St Etienne. Jean de Valence ira probablement en août dans un régiment d’Artillerie qu’on formera à Issoire. Guitte de Sansal reste toujours à Bulhon.