18.11.12

Mars 1919



1. Son pauvre vieux mari va la retrouver dans l'autre monde après avoir reçu l'extrême onction la veille. Ce rapprochement dans la mort pour ces braves gens est bien touchant. Ménage très uni et respectueux envers les maîtres, ils me rappelaient les gens d'autrefois, espèce très rare aujourd'hui. Les majors Scott et John viennent faire un bridge, ce sont des hommes bien élevés, ce qui est plutôt rare, dans tout ce monde américain.

2. Heure avancée, on est tout désorienté, ce qui ne m'empêche pas d'aller à une heure au Rond de Bourg attaquer 2 sangliers avec l'équipage Duchemin, dans le ravin de Chenut. Les Américains scrutent dans le bois de la ligne où il n'y avait pas de chasseur et prennent leur parti, sur la futaie de Tâches, les Ravaut, etc. Rentré à quatre heures à la maison, j'attelle Sylvia et je vais à Buy voir 2 magnifiques juments anglaises qu'Henri a acheté dans la réforme de l'armée, par l'intermédiaire d'un commissionnaire à qui j'en commande 2 pour mon compte.

4. Je prends à Henri une des juments susnommées pour le service de la maison et remplacer Sylvia que je vais tâcher de vendre. Encore de la pluie, c'est enrageant. Carlo de Chargères épouse aujourd'hui Anne-Marie Drake del Castello à Paris, dans la chapelle du catéchisme de Sainte Clotilde.

8. Je vais à Nevers pour la Foire concours où on donne des prix aux meilleurs taureaux, ceci se passe sous des torrents de pluie. À la maison, je trouve les deux petits avec de la fièvre, Coueto qui les a vu, ne voit rien d'inquiétant. Je prends un bon du trésor de 10 000 Fr avec l'argent provenant de mes carrières de pierre et de sable.

10. Une dépêche d'Augustin nous dit qu'Edith est toujours souffrante, aussi à quatre heures du soir j'attelle Sylvia et je conduis Claire à Nevers ou nous trouvons le Dr. Coueto auprès de notre fille qui, heureusement n'a qu'un peu de fatigue occasionnée par la peine qu'elle a prise en soignant ses enfants qui eux vont mieux. Je remonte en voiture sans avoir dételé et à sept heures et quart je suis à Tâches.

12. Edith et les enfants allant mieux, Claire revient et je vais la chercher à l'express de St. Pierre 1h42.

13. Nous allons aux vespres de Magny pour entendre le sermon de notre évêque venu pour remercier St. Vincent de son intervention pour la victoire de la France. On chante le Te Deum.

15. Isabelle de Faverges écrit à Claire pour lui faire part des fiançailles de sa fille Marie-Thérèse avec le vicomte Jean de Vannoise, fils aîné d'Henriette de la Rupelle. M. de la Rupelle grand-père du fiancé à été pendant longtemps trésorier payeur général à Nevers, il avait une maison très élégante et dans l'hôtel d'Assigny où il habitait, les gens de mon âge se rappellent les fêtes magnifiques qu'il se plaisait à donner.

16. J'assiste à St. Pierre à une vente de chevaux et de mulets américains, les uns et les autres sont en bon état et en bon âge, ils se vendent les premiers 1600 Fr et les seconds 1000 à 1100 comme moyenne. Les du Part viennent nous voir dans la soirée, Antoine est gai comme un pinson.

17. Henri, sa femme et George déjeunent avec nous. Picard, homme d'affaire, m'écrit pour me demander le prix que je veux de ma maison des Trois Carreaux, je la lui fait 25 000 francs.

18. Aline nous amène ses petites filles pour 7 jours avec Nenette de Soultrait qu'elles ont prise à Dornes en passant. Cette jeunesse vient jouir un peu de la vie américaine. René m'envoie ses prix de vente de la dernière foire de Dompierre: 2 bœufs pesant 1870 kg aux Gouttes vendus 6 900 Fr, 2 bœufs 1550= 5250, 2 bœufs 1470 kilos = 4900, une vache 455 kilos 1475, 2 vaches 1020 Kg= 3100 Fr, ce qui fait du 340 Fr les 100 Kg, c'est fou!

19. St. Joseph. Nous allons à la messe en marchant dans la neige.

20. 2 degrés et de la pluie toute la nuit, c'est charmant mais ce qui l'est moins c'est ma vessie qui me fait passer une nuit atroce.

21-22-23 pluie incessante et froide et vessie toujours en mauvais état, aussi je me décide à demander au Dr Michon une consultation à Paris pour le commencement d'avril.

26. Je vais à Nevers par le train et je trouve Edith et les enfants en bonne santé.

27. Nous recevons à déjeuner Geneviève Tiersonnier qui nous amène son beau frère de Balloy, Isabelle, Blanche et Berthe Tiersonnier. Nous avons en même temps les du Part et le captain Jones . À deux heures, nous montons au camp pour y voir jouer un opéra comique, scène dans un sérail. Nombreuse assistance civile, les marquises de Mortemart et de la Roche, les Soultrait, les Montrichard.  Tasse de thé chez le colonel après la comédie. Pluie, toujours de la pluie. À St. Pierre où je suis allé à la foire, on m'annonce les fiançailles d'Henri de Thé avec une fille du Général Marion. Comme situation sociale, il va devenir régisseur de son futur beau frère Chambon. Les cours de la foire de St. Pierre toujours élevés, il y a cependant un peu de ralentissement, l'humidité en est la cause. Les près de rivière étant tous sous l'eau. J'ai vu vendre des petits cochons pesant à peine 15 livres 155 Fr.

28. Pluie glacée, nos paysans attribuent l'horreur de ce printemps aux méfaits de la lune car une chose qui ne se produit que tous les 26 ans arrive cette année, il y a 2 lunes en janvier, 2 en mars et pas en février...

30. Inondation. Les 2 pièces d'eau devant la maison n'en font plus qu'une et dans la cave aux pommes de terres, il y a 20 cm d'eau, ce que je n'avais jamais vu.
 

12.11.12

Février 1919



1. Mon courrier m'apporte une nouvelle peu banale, l'annonce des fiançailles de Charles du Verne, né en 1859, avec Madame veuve Puget de Marseille, âgée de 45 et munie d'un fils aviateur. C'est la femme Davout, née  Rémuzat, qui a amené ce numéro à son oncle.
Claire et Marcelle vont dans l'après-midi à un concert au camp, elles y retrouvent la marquise de la Roche et ses deux filles, suivent ensuite Geneviève Tiersonnier, amenant Berthe, Blanche et Isabelle de Balloy. Ces dernières viennent goûter à la maison.  Le chanoine Thépénier honorant la fête de sa présence, se faisant la douce obligation de répondre à une aimable invitation du colonel.

3. Neige persistante avec 4° sous zéro. Je vends à Ratheau de Beaumont 5 génisses de mon domaine pour 4925 Fr.

4. Claire et Marcelle conduisent les enfants d'Edith à Nevers.

5. Les Edmond Clayeux nous viennent pour 48 heures, nous leur faisons faire un bridge avec les commandants Scott et Jones. Le dégel se produit très rapidement.

6. Plus apparence de neige.

Statistiques des camps au 5 février.
Personnel actif officiers.      925
Soldats.                             3950
Malade officiers.                   15
Soldats                              1100
Total                                  5390.

La Roche vient déjeuner et visiter le camp, ou je le promène en compagnie d'Edmond. Nous trouvons Skinner dans son château jouant du piano. Pendant ce temps le colonel Hanon qui était de nos convives reste faire l'aimable avec les dames.

7. Je conduis les Edmond prendre le train à Saint-Pierre et j'en profite pour payer mon impôt sur le revenu de 1918 qui est de 950 Fr. moins cher que l'année précédente. De là, je vais voir les taureaux de Fassier à Alligny. Je les trouve très bons.
Soirée au Topsiel theater, nous y assistons, Marcelle et moi, danses nègres, musiques à l'avenant.

8. Il gèle à 10°, ce qui doit être fort mauvais pour les récoltes après la pluie trop abondante de la veille.

9. Même froid avec fort vent du NE qui vous déshabille.

10. Idem.

11. Skinner nous emmène, Claire, Marcelle et moi, déjeuner à Dornes, où il admire toutes les jolies choses. Au retour je le fais passer par le Rond du Perray et Azy. Il trouve l'étang de Massin magnifique. Le fait est que par un soleil couchant resplendissant, le coup d'œil était magnifique.
 Henri m'écrit qu'il vient de vendre Vary à Coint pour 505 000, c'est un beau reve.  Il change les propriétés de Madame Busserolles à Montmarault qui rapportaient 7 000 de rente contre 35 000. ... à Coint, il achète Vary avec l'argent de sa fille Madame Messelet, le mari de celle ci, dont j'ai connu le père petit commerçant à Nevers, ayant gagné la forte somme en construisant les instruments agricoles avant la guerre et des obus pendant celle ci. Toutain est fait officier de la Légion d'honneur et marie sa fille à M. Grandet.

13. Henri, sa femme et son fils Maurice déjeunent avec nous.

15. Je vais passer 48 h à Moulins pour le concours et je loge chez les Clayeux qui se trouvent très bien dans leur nouvelle installation. La maison se chauffe bien. Le concours est pauvre car les nivernais n'ont pas exposé à cause de la fièvre aphteuse. La Rouillerie à tous les succès sous le nom de Joseph Durand son régisseur.

17. Les Soultrait viennent déjeuner pour ensuite assister au camp à un concert où nous retrouvons du gratin, Mis et Mse de Mortemart, Mse de La Roche, les R Thuret, Bouillé, Montrichard. la fête se termine par un thé offert par le colonel qui est heureux de se frotter à notre vieille noblesse. Les démocrates sont friands de cette fréquentation. J'oubliais de mentionner Trompette qui m'apprend le mariage de Verny le petit fils de Villate avec la fille de Joseph de Champigny.

18. Le père Whitaker nous amène Madame Ossay et la générale Bazin à déjeuner. Dans l'après midi il retourne à Nevers faire un enterrement, y conduit Claire qui en profite pour aller voir Schleck, pendant ce temps nous faisons force bridge.

19. J'assiste à l'enterrement d'Etienne Massin à Azy, le pauvre garçon était d'une santé délicate et ne pouvait rester seul, du vivant de son père, celui ci le faisait toujours accompagner par un médecin, ces temps derniers, son garde veillait sur lui. La Presles où habite la famille Massin lui vient du Comte de Mauduit, qui lui même l'avait acheté à Monsieur Ernest de Chabrol qui après avoir fait de mauvaises affaires, avait été obligé de vendre terres et bois, dont la forêt de Chabet.

20. Je viens de rendre un dernier devoir à mon vieil ami Samuel de Thé, mort à Nevers dans sa 79 année. Il n'a pas pu supporter les suites de l'opération de la prostate et son trop long séjour au lit à occasionner une congestion pulmonaire qui l'a emporté. L'église de Saincaize était trop petite pour contenir tous les paroissiens de cette commune dont il était maire depuis longtemps et ou ses ancêtres remplissaient depuis la création des mairies en France. Son fils François, aviateur et actuellement dans l'armée d'occupation en Allemagne n'avait pas pu venir à temps pour assister aux derniers moments de son excellent père. Les Toutaris nous font part des fiançailles de leur fille avec le lieutenant Grandet, fils de feu Grandet et de Mme née de Vaulserre.

21. Nous déjeunons à Buy et le soir, les Gabriel de Montrichard nous amènent leurs enfants pour dîner et aller ensuite au cynematographe du camp. Marcelle voyait pareil spectacle pour la première fois de sa vie, ce qui doit être un record.

22. Je conduis ces dames à Nevers avec le tonneau. La route est de plus en plus atroce, nous avons mis deux heures car les américains sont de détestables cantonniers, mais comme ils ont l'habitude de se promener dans la prairie en auto, le mauvais état de nos chaussées ne les surprend pas. Edith et les enfants vont bien, Miette embellit.

23. Pluie torrentielle, le pré des Petites Granges ressemble à un étang.

24. La grippe reprend de plus belle à Moulins. Guiguite est bien prise et à Dornes, Gaspard de Soultrait qui est en permission, donne des inquiétudes. Maurice Robert m'amène son équipage de lapins et nous en tuons 5.

25. Claire et Marcelle vont à un bal donné à la Croix Rouge des 110 par la chief-nurse. Il tombe des torrents d'eau.

26. Je touche enfin l'émoluement qui m'est dû pour mes carrières de pierre.
Marcelle et moi allons au topside theater après dîner pour voir les nègres sur la scène, ils chantent, dansent, font des calembours. Ils sont grimés de façon grotesque, ils agrandissent leur bouche, ce qui est du reste inutile, ils ressemblent à des grenouilles avalant un papillon sur le bord d'une mare. L'assistance est dans le délire.

27. Foire à St. Pierre. Cours toujours en hausse, tout est à 9 Fr la livre. Claire part pour Nevers ou elle couchera et présidera demain sa réunion de l'œuvre des Tabernacles. Louis d'Assigny est nommé Chevalier de la Légion d'honneur. Marie Bouy, mère de ma métayère des Petites Granges, meurt hier et sur le chemin, deux heures après qu'on l'a emporté à Varennes ou elle doit être inhumée.

8.11.12

Janvier 1919


Janvier 1919




1er janvier 1919 (64 ans ce jour). À minuit, la sirène du camp pousse des rugissements pour annoncer la nouvelle année ce qui me réveille en sursaut, je bénis nos alliés de ce manque de tact. De nombreux pétards sont tirés qui me font croire que les cambrioleurs envahissent la maison. Le jour arrive triste, humide et maussade et nos chemins ne sont plus que des cloaques horribles.
Hervé a un gros rhume, qui nécessite la visite du médecin qui constate qu'il n'y a rien aux bronches. Miette est également aux prises avec la toux mais moins forte que celle de son frère. Comme nous n'avons pas l'habitude d'être à Tâches pour le jour de l'an, nos gens ne nous souhaitent pas la bonne année, ce qui n'est pas désagréable.
Madame Moreau, née Cornu, meurt à Nevers dans sa 81ème année, son mari nommé ingénieur en chef dans notre ville s'y installe complètement en faisant bâtir son joli château sur le boulevard Saint Gildard qui, à ce moment la était la pleine campagne. D'idées un peu avancées, comme beaucoup de polytechnicien de son époque, il se faisait pour cette raison souvent rabrouer par mon père qui était un peu son parent, mais surtout son ami, et qui lui disait en jouant au Whist, dans les salons de notre ancien cercle agricole: occupe toi du jeu des autres plus que du tien, vieux républicain. Moreau prenait cela de bonne part grâce à son tact et sa grande bonhomie. Tant qu'il a vécu, nos familles ont entretenu ensemble des relations parfaites. Après lui, sa fille étant en âge de se marier, sa mère dont la vanité était la passion dominante, la fit épouser le Comte de Chabanne, officier de cavalerie mais sourd et sans le sol. À partir de ce moment elle rompit complètement avec nous, pauvres hères dont les ancêtres ne remontaient pas aux croisades, ne se rappelant pas qu'un jour elle m'avait demandé de la promener à mon bras, entre les chaises de la cathédrale pour une quête, et que par bonté d'ami je lui avais fait cet honneur.
Grâce aux Américains, nous mangeons d'excellents chocolats, qui nous sont envoyés par le colonel Skimmer, par Hebert, Becker et par les nurses qui échangent des goûters avec ces dames.

5. Le temps doux et humide continue avec persistance, il a tellement plu la nuit dernière, que l'eau baigne les pieds des marronniers et passe sur toute l'avenue.
La comtesse Eblé, née Marie de Bricourt, est emportée en quelques jours par la grippe infectieuse, morte au Creuzot ou son mari est ingénieur, elle sera inhumée à Paris. Elle laisse 4 petits enfants en bas âge.

8. Mariage Villaines-Marcy. Le temps s'était mis de la partie et a favorisé la fête. Le cortège était fort réussi, de nombreux uniformes fort bien portés par les Villaines qui sont de belle taille. Cela faisait contrefort au parti adverse. Carlo de Chargères y donnait le bras à sa future qui est charmante et bon enfant. La marquise était la aussi et, dans la sacristie, ou je suis allé la saluer, je lui ai dit que si nous n'étions pas dans le lieu saint, je lui demanderai la permission de l'embrasser, qu'à cela ne tienne me répond-elle en me présentant sa joue.
Charles du Verne faisait parti du cortège, ce qui m'a fort surpris, après tout ce qui s'était passé, il a fallu une rude éponge pour nettoyer tout cela.
Le lunch servi au grand hôtel était bon. Le revers de la médaille à été de parcourir avec le tonneau le chemin de Moiry à Nevers que les Américains sont en train de charger avec des cailloux de St. Reverin, et qu'ils s'en sortent comme les goujats qu'ils sont.
Edith, vu son état de grossesse, a préféré aller à Nevers par le chemin de fer avec Madame de Montrichard, elles sont arrivées à point pour la sacristie.
Samuel de Thé a été opéré ce même jour de la prostate par le Dr. Papin qui est content de son travail.

9. Je mène Fulgence et André chez Blond à Lille voir des taureaux ou ils en achètent une paire pour 6000 Fr. En principe ils ne devaient pas mettre plus de 2000 Fr. par numéro mais ils se sont laissés tenter et ont choisi les deux meilleurs de l'écurie.

10. Marcelle m'ayant demandé de l'accompagner au théâtre américain, j'y suis allé comme un chat qu'on fouette, c'était à tort car j'ai passé une charmante soirée. La troupe du camp de Verneuil était seule sur les planches et je dois dire que pour ces acteurs qui ne sont pas de profession, ils ont été merveilleux. L'opéra bouffe composé par le captain xxx s'appelle j erou le permissionnaire et se passe dans un grand hôtel de France. Il est tout d'actualité et les rôles des femmes qui sont tous tenus par des hommes frisent la réalité, il faut qu'il en soit ainsi sans cela la pièce serait un peu leste, car quand il arrive des permissionnaires on fait danser ces dames au salon pour les divertir.  La musique est bonne et le chant à l'avenant, il y a un quatuor qui m'a paru supérieur à celui de notre camp, je l'ai dit à Tades qui n'en a pas été content. Le lever du rideau était fort réussi, cinq grand diable tout de rouge habillés, faisaient passer le Kaiser en jugement et naturellement le passaient à tabac.

11. Nous allons, Claire et moi, déjeuner au Colombier et en passant nous déposons Marcelle à la Grâce ou elle restera 3 jours, en compagnie de Blanche Tiersonnier.

13. Miss Bergson vient nous faire ses adieux et n'arrive pas les mains vides, elle donne à Marcelle des bottes et un chapeau en .... et à moi une robe de chambre multicolore, thé, chocolat, etc. Cette excellente fille part pour Trêves. Elle était accompagnée du Colonel Hanon, retour de Nice.

14. Bernigaud arrive à la première heure pour me prier de l'accompagner auprès du chef de la police, car hier soir a 6 heures il a été attaqué près de sa bergerie par un nègre qui, le menaçant du couteau, lui a volé son portefeuille qui contenait environ 300 Fr. Déjà la semaine dernière un autre nègre, ou le même, s'est jeté sur Duchantoin qui retournait à Moiry, l'a frappé sur la tête avec un gros bâton et lui a volé son porte monnaie.
Augustin nous arrive ce matin pour trois jours, il ira à Bourges savoir ce que l'on veut faire de lui.

16. Hartman dine avec nous, retour de Nice ou il s'est follement amusé.

17. Skinner, Hanon et Taves déjeunent avec nous.

20. Je conduis Augustin à Nevers ou il va faire un soit disant service au 41. le Lycée. Je vais voir mon ami de Thé qui ne peut me recevoir, son état de faiblesse étant encore très grand à la suite de son opération de la prostate que Papin lui a enlevé le 8. Celle ci qui normalement pèse 90 grammes, en faisait 170.

21. Je conduis Claire et Marcelle à St. Pierre pour prendre un train qui les conduira à Moulins ou elles vont suivre une retraite.
Julien Clayeux est porté comme tué le 27 mars, on dit un service pour lui demain dans la cathédrale de Moulins, ces dames y assisteront.
Le colonel Hanon toujours aimable m'apporte une veste de peau.

22. Le même colonel m'apporte encore une paire de lunettes en Zylonite et deux boites de chocolats, il en met 3 dans l'auto de Madame de Montrichard qui était venue goûter avec Edith en amenant Gabi jouer avec Hervé, pendant que Claire et Marcelle suivent à Moulins la retraite annuelle des enfants de Marie.

23. Foire de St. Pierre, peu ou pas de bêtes à cornes, quelques cochons hors de prix.

26. Claire et Marcelle reviennent de Moulins.
2500 américains quittent le camp.

27. La neige tombe en abondance.

La neige tombe encore davantage le 28 aussi Edith qui devait aller s'installer à Nevers avec ses enfants part seule en chemin de fer pour aller retrouver son mari.

29. Froid et neige, les routes cirées par les camions américains sont impraticables. La bergerie de Villars brûle, 19 agneaux sont victimes de l'incendie, allumé par la lampe d'un gamin qui faisait le fourrage.

31. Neige et froid, malgré cela, nous allons, Marcelle et moi, voir jouer au ... théâtre , la bataille de Bourges donnée par des actrices anglaises. Comme les autres, cette pièce tenait plutôt du music-hall que d'autre chose, plusieurs rôles étaient cependant bien interprétés, salle comble.




1.11.12

Décembre 1918


Décembre 19181er décembre. À midi, comme je revenais de la messe du dimanche, je trouve en haut de l'avenue un américain qui m'attendait, porteur d'une lettre de Roger de la Brosse  au colonel Skimer dans laquelle, il l'invitait à venir à Vauban pour rapporter la dépouille d'un énorme sanglier qu'il venait de tuer. Le colonel me faisait dire qu'il partirait à 12h30 pour le Morvan. Je déjeune quatre à quatre et je grimpe au camp ou je trouve les autos sous pression. Je monte dans la limousine avec le grand chef et Taves, et en route, par Chevenon, Saint Éloi et Guérigny. Une voiture d'ambulance nous suivait, non pour ramasser les blessés, mais pour rapporter la peau de la bête, ce qui était  du luxe, par ce temps de restrictions, ou je ne peux pas me procurer la moindre goutte d'essence… Un soleil magnifique réchauffait le temps froid du matin et la vue pouvait s'étendre au loin, aussi mes compagnons été émerveillés par les superbes paysages qui défilaient sous nos yeux.
A deux heures et demie nous arrivions à Vauban ou malheureusement nous ne rencontrons pas Roger qui était à la chasse. Je mène mes américains faire le tour du propriétaire et contempler le cèdre gigantesque qui se trouve sur la pelouse, nous entrons au grand salon, où je fais admirer le portrait du Maréchal, le bureau Louis XV et les glaces de Venise. Nous remontions ensuite en voiture et nous étions ici pour dîner. Sur toute la route, dans les champs et dans les bois, je n'ai vu que chasseurs, poilus ou civils, avec ou sans chien, mais dont beaucoup ont du rentrer bredouille, s'il n'y a pas plus de gibier dans les cantons traversés que je n'en ai ici.

2. Je reçois à déjeuner le Lieutenant du génie Vallet, venu à Saint-Parize pour faire l'état des lieux des terrains réquisitionnés par les Américains postérieurement au 7 janvier. Hier j'ai reçu une lettre de Rondoleur chef de l'entreprise Porchats dans laquelle il me dit qu'on me paiera mes pierres à raison de 0,90 par mètre cube et il me fait espérer que prochainement on me paiera le sable et la pierre. L'administration congédie tous ses ouvriers, ce qui me donne à penser que prochainement tout sera évacué et que nous retrouverons peut être la paix. Il est vrai que nos ouvriers depuis six mois travaillent au  camp, y auront pris de bien mauvaises habitudes, grassement payés sans rien faire.

3. Les américains changent d'avis, ils rappellent 600 ouvriers, pour quoi faire grand Dieu! Je conduis Marcelle à la Chasseigne pour faire de la musique avec Mademoiselle Anne de Guébriant qui a un véritable talent de violoniste.

4. Nous  allons à Nevers, Claire, Marcelle et moi, déjeuner chez les La Brosse qui sont encore inquiets de leurs belle-filles, assez fatiguées l'une et l'autre. Mademoiselle Frison retourne à Paris après avoir fait ma miniature, sans barbe et avant la cinquantaine d'après une photographie, cette manière de poser me plaît assez. Celles d'Hervé et de Marcelle sont réussies. Elle emporte de nombreuses commandes, celle de Claire, des Clayeux, et de nombreux Américains.

5. Avec Édith et Marcelle nous allons assister à un service à Gimouille chanté pour le pauvre Antoine Jourdier, nous déjeunons ensuite à la Grâce.

7. Concert à la maison de trois à six, Madame de Montrichard accompagne sa sœur qui nous joue de son violon quelques superbes morceaux, le colonel  Skimer nous amène un très remarquable orchestre, pianiste, violon et violoncelliste, commandant Taves, capitaine Carter et lieutenant Decker prennent pendant ce temps une tasse de thé et mangent des gâteaux.

 10. Les Charles Tiersonnier nous amènent pour déjeuner Nenette et Fafa de Soultrait et dans l'apres midi, nous les conduisons dans une baraque du camp pour y retrouver les Montrichard et toutes les chefs nurses et Dames de la Croix Rouge. À quatre heures et demie, goûter dans le latrac Skimmer, thé, chocolat, gâteau et pendant la dégustation, le quatuor se fait entendre.

11. La marquise de Berulle, née Chabrol-Chameau meurt presque subitement à Paris, elle laisse un fils unique marié à Mademoiselle Busson-Billaut. Elle n'a pas pu retourner dans sa propriété des Ardennes que les boches viennent d'abandonner. Les Pierre de Sampigny vendent leur terre du Boucard au Schneider, un beau denier, je suppose. Le gendre Saint Sauveur va faire à Apremont une résidence seigneuriale, dont le territoire sera plus étendu qu'avant la débâcle.

13. Édouard Yvan de Baudreuil de Fontenay meurt à Nevers à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Sa vertu dominante a été l'avarice. La famille Yvan est très ancienne dans la Nièvre. Elle comptait des magistrats au présidial de Saint Pierre le Moutier, l'un d'eux fut député du Tiers État pour les Êtas Généraux de 1789. J'ai beaucoup fréquenté Fontenay et nombreuses sont les parties de chasse que nous avons faites ensemble, soit à tir, soit à courre. La vènerie le passionnait et pendant quelques années, il eut un équipage de chevreuil qui n'était pas sans valeur, grâce à son piqueux Jaubart qui lui avait amené plusieurs bons chiens de chez son ancien maître Monsieur Benoît-Champy.

14. Je vais à l'enterrement du précédent, il y avait beaucoup de monde. Auguste du Verne m'apprend qu'Anne est accouchée la nuit précédente d'une fille Cécile. Ce qui leur fait cinq enfants dont deux mâles. Madame de Chargères écrit à Claire pour lui annoncer les fiançailles de Carlo avec Mademoiselle Anne Marie de Castello. C'est la jeune fille qui a demandé le jeune homme. J'avais oublié à la page précédente que Geneviève Clayeux et ses filles étaient venues le 13 passer 24 heures pour assister au camp à une comédie (la lampe rouge) jouée par des nurses et des officiers, tout le vestiaire avait été fourni par nous, aussi The Martian, dans un de ses articles, avait publié que M. Robert Tâches pour la circonstance avait ouvert ses gardes robes fermées depuis 5 ans pour habiller tous les acteurs. La comédie a été fort bien jouée et cela nous a amusé de voir sur la scène une robe de soirée de Claire, mon smoking, un bonnet de Marie, etc.  Miss Bergson nous avait envoyé chercher par une auto de la croix rouge qui devait, ou au moins nous l'espérions, nous conduire jusqu'à la porte du theatre. Pas du tout, elle nous fait descendre à 150 mètres de là parce que les chemins devenaient impraticables et force a été pour ces dames à finir ce trajet dans 20 centimètres de boue, avec leurs petits souliers.
15. Melle Comte, fille du Docteur, meurt à 20 ans de la grippe, elle était fiancée à M. Philippon.
Claire, Marcelle et moi déjeunons à la Grâce avec le colonel Skinner, le commandant Taves, Geneviève Tiersonnier et Isabelle de Balloy. On fait force musique et le chauffeur se fait entendre.
Les nouveaux riches - Pourneau fermier à Gain, et fils de notre ancien fermier de Bouvy, vient d'acheter le château et les 4 domaines de Boisvert pour 600 000 Fr. C'est du 2%. Cette terre est vendue par  M. de Marcellus et n'a pas été habité depuis 50 ans. Madame de Donne, fille de Monsieur du Rosay et belle-soeur du précédent avait liquidé sa part il y a quelques années au profit de la générale Perigot.
Pinos, sujet espagnol, marchand de primeurs à Saint-Pierre le Moutier depuis 5 ans s'est rendu acquéreur du domaine d'Autry, situé près de Buy et appartenant à M. Jalladon de la Barre, divorcé puis remarié à une américaine, ce qui ne l'empêche pas d'être ruiné.

21. Nous déjeunons à Buy, Claire, Edith et moi. Les américains grimpent sur les grands peupliers de l'étang pour les dépouiller du gui dont ils sont couverts afin de décorer leurs baraques pour la fête de Noël. J'ai même vu une nurse habillée en homme, très haut perchée pour faire la cueillette.

23. Les américains continuent à piller les arbres verts et malgré les 3 ou 4 policemen qui sont préposés à la garde du jardin, ils n'arrivent pas à nous défendre, trois petits arbustes dont un beau tuya qui étaient sur la pelouse ont été coupés, ainsi que le buis du jardin de Joachim. Claire, furieuse, monte chez le colonel pour se plaindre. Une enquête sera faite et les coupables punis.

24. Nous allons à la messe de minuit à Saint Parize par un ciel étoilé et température douce. Plusieurs américains y assistaient et ont communié.

Noël. Les Américains offrent à tous les enfants des communes environnantes un arbre de Noël. Ce sont les dames de la Croix Rouge qui organisent cette fête, chacune dans son groupe.

26. Henri, sa femme et Tone viennent déjeuner, et ne trouvent ni Claire, ni Marcelle, que Miss Bergson est venue prendre ce matin pour les emmener aux Fougis passer la journée en compagnie de deux officiers. Elles ont fait un très agréable voyage dans leur voiture d'ambulance.
Henri à vendu dans un de ses domaines de l'Allier une paire de bœuf pesant 2300 kg pour 5 900 Fr. Ce qui fait 2,52 Fr. le Kilo.
René de la Boutresse, frère jumeau d'Emmanuel meurt en Normandie à 68 ans.

29. Hier, ouverture du grand théâtre au camp américain, nous nous rendons à cette fête ou nous retrouvons sur l'estrade d'honneur les Montrichard, de la Moussaye, Thuret, Bouillé, général Johnson, etc. Madame de Bouillé assise à côté de Claire est des plus aimable tout en étant fort gênée, ses filles ne nous disant même pas bonjour. Les Charles Tiersonnier étant de la fête, le colonel leur avait envoyé son auto pour les amener de la Grâce, ils couchent ici. J'oubliais de mentionner la présence de notre curé, assis à côté du Cte de Montrichard, c'est la première fois que l'un et l'autre assistaient à une représentation dans un music-hall, car ce n'était que cela. Nous comptions cependant sur un opéra.

30. Le colonel et Taver vont déjeuner à Vauban. Roger nous avait demandé de les accompagner, Marcelle et moi, mais le dimanche ce n'est pas commode à cause de la messe, et puis un si long voyage manque de charme avec la pluie qui ne cesse de tomber.

31. Monsieur de Vasson me prend dans son auto à 8 heures du matin pour faire une tournée des reproducteurs charolais. Je le mène chez Besson à Mont ou nous voyons de bons veaux mais des prix!! 4000 f. un numéro. De là, nous nous transportons à Lille, les prix sont moins élevés mais les sujets moins bons. Nous arrivons ensuite à Beuzeau ou mon ami se rend acquéreur pour 3500 fr d'un veau de tête.

31.10.12

Novembre 1918




Novembre 1918

 1. Il y a dans le cimetière américain 275 tombes, dont 8 de nurses et 7 d'officiers. Le camp grandit tous les jours et doit maintenant couvrir 600 ha.
Beaucoup d'hommes à la fête de la Toussaint, il faisait du reste un soleil radieux.

2. Beaucoup de monde à l'Office des morts.

Saint-Hubert. On découple aux Queudres sur des lapins, la pluie d'orage nous fait rentrer à neuf heures. Les Montrichard, Gabriel et sa femme, viennent prendre une tasse de thé avec le Colonel Skinner et le commandant Tades. Ils complimentent Gabriel sur son élévation au grade de capitaine, il a quatre citations dont une à l'armée.
Un convoi américain a défoncé le pont suspendu de Mornay et il est tombé dans la rivière, un homme a été tué et neuf autres blessés.
Clémenceau qui s'est fait enlever la prostate il y a quelques années raconte que deux choses sont inutiles sur la terre, Poincaré et la prostate.

4. Roger de la Brosse nous quitte après avoir passé une quinzaine avec nous. Il m'a paru se plaire ici et l'attrait du camp américain, où il a eu beaucoup de succès, y a bien été pour quelque chose. Il fait aujourd'hui un temps de mois de mai et je crois que l'herbe pousse encore, l'orage d'hier n'a pas rafraîchi le temps.

Tous mes métayers font métier de mastroquet, Il donnent du vice aux américains qui viennent chez eux faire de petits repas sur commande, les pommes de terre frites sont très en faveur, je ferme les yeux sur tout cela. Il faut gagner de l'argent pendant la guerre, Aussi ma locataire la mère Levaux s'est mise blanchisseuse et prend 10 sous pour laver une paire de chaussettes. A saint Parize, la bouteille de mauvais Chanturgue se vend un louis.

5. Grincourt nous fait battre son petit bois en battue et nous y tuons 64 lapins et une bécasse, nous en voyons 4 autres, c'est à ne pas y croire. Comme invités, Madame Meynier, Maurice Robert et moi. La Roche a manqué, ainsi qu'Henri Robert qui souffrait d'une dent.
Le Colonel Webb du génie américain, demeurant 6, place de la république à Nevers, vient me demander si nous voulons lui louer pour six mois notre maison de la rue de l'Oratoire. Je lui réponds que je ne le peux pas car nous comptons l'occuper en janvier, ce qui est peu probable du reste.

7. Pour la première fois les propriétaires de Saint-Parize, dont les terres ont été réquisitionnées par les soldats américains en janvier, touchent une indemnité, qui est d'environ 260 Fr. par hectare pour les neuf mois écoulés au 30 septembre. Bernigaud empoche 17 800 francs. Quant à moi, le secrétaire de la mairie (Licot) qui a fait le travail de répartition, s'est grossièrement trompé, il me porte en moins 28 hectares et de ce fait je touche 8200 Fr. au lieu de 19000 qui me reviennent. La réclamation du maire à mon endroit me fera j'espère rendre justice.
Augustin écrit à sa femme qu'on vient de lui donner le 9° galon à la date du 28 septembre.
À neuf heures du soir un messager du camp vient nous apprendre qu'une dépêche  apporte la nouvelle que l'armistice demandée par les Boches est accordée, grâce à Dieu c'est la fin de la guerre.

9. L'armistice en question n'est pas encore accordée, la nouvelle été prématurée nous saurons le résultat dans 72 heures. Je vais à Nevers  avec Marcelle, nous déjeunons chez les La Brosse. Je trouve Etienne bien triste et avec mauvais teint. Élisabeth les inquiète, elle ne boit, ni ne mange, et avec cela pas de sommeil.

Saint-Martin. Deo Gratias, cette fois l'armistice est enfin signée. Les cloches sonnent partout et dans le camp musiques et  clairons n'arrêtent pas.

Saint René. Beau temps. Monsieur le curé vient dîner et toute la maison est remplie d'é(illisible) 6 hommes et 2 femmes se succèdent.

14. Miss Bergson emmène Edith et Marcelle comme interprète pour faire les achats à Moulins, elle leur offre à déjeuner à l'hôtel de Paris.


15. Sur l'invitation du colonel Skinner, nous nous rendons à huit heures du soir à la plantation de crémaillère de son Home, qui avait été paré de façon charmante et très champêtre. Dans une baraque appropriée pour la circonstance se trouvaient réunies de nombreuses personnes, dames de la Croix Rouge, nurses, officiers et invités civils, dont les Raymond Thuret et leur fille. La musique a été bonne, le quatuor de chants parfait et les pièces comiques très réussies. À 9h30 lunch dans une autre baraque, et à 11 heures la soirée prenait fin par de nouveaux chants.
Le comte de Gain, automobiliste aux armées, meurt dans un hôpital du front, de la grippe. Il était le plus proche voisin des Riberolles à Bulhon.

16. 17. 18. 19. 20. L'activité est toujours grande au camp et l'armistice n'arrête en rien les travaux.

21. Mademoiselle Frison arrive pour faire la miniature des deux petits Riberolles. En une heure je tue six perdreaux et un coq, c'est une chance avec le peu de gibier qui me reste.

22. Geneviève Clayeux nous arrive avec ses filles et sa belle-sœur Marguerite. La jeunesse est attirée par les distractions du camp. Le lieutenant Bouto qui est un excellent violoniste vient faire de la musique avec Marcelle. Mademoiselle Frison commence mon portrait sans barbe d'après une photographie d'avant la lettre, cette manière de poser me va assez bien.

23. Je vais assister à l'enterrement de Joseph Mathieu, décédé à 40 ans à la suite d'une fluxion de poitrine compliquée de pneumonie, on m'avait prié de tenir un des coins du poêle, ce qui était bien inutile car il n'y avait que la route à traverser, car au lieu de vivre au château de Crot noir comme il aurait dû le faire, il habitait la ferme avec ses domestiques, c'est de l'atavisme, il rappelait ainsi son arrière grand-père Maurice de Frisye.
Le lendemain, on enterrait à Nevers Henri de Villenaut, mort chez Octave rue de la Chaumière. Ancien officier de marine, il vivait dans sa propriété des Quatre-Pavillons comme un ermite. Célibataire endurci, il était devenu sur ses vieux jours d'une grande piété, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir des idées plutôt bizarre en fait de religion. Il racontait un jour à Yvonne Jourdier qui me l'a rapporté, qu'il était inutile de prier pour son frère parce qu'il était en enfer.

25. Montrichard me conduit en auto à l'enterrement du susnommé, il y avait peu de monde, j'y rencontre cependant Yvonne Jourdier qui me dit qu'on a enfreint aux dernières volontés du défunt qui avait demandé à être enterrer dans un sac et avec le corbillard des pauvres. Or il avait un cercueil comme tout le monde et deux chevaux à son char.

27. Sur la convocation de Miss Bergson, nous allons, Claire, Marcelle et moi, à une soirée dansante donnée par le groupe 48. Le Colonel Hébert nous reçoit les bras grands ouverts et nous introduit dans une baraque décorée avec les drapeaux alliés et de la verdure dérobée dans mes bois. On danse la valse, le one step, le two step, d'une façon très convenable. À 9h30, la  nurse-chef me demande de lui offrir mon bras pour passer dans une seconde baraque ou un lunch est préparé sur des petites tables, il y a 120 couverts. Une table d'honneur réunie 10 convives, le Colonel Skimer sépare ma femme et moi, Marcelle fait face au colonel, à ma gauche, miss Bergson. Comme nourriture de la salade russe et des gâteaux, comme breuvage du café au lait. À onze heures pour revenons à la maison, une lanterne à la main pour nous guider dans les chemins horribles qui sillonnent le camp et dans les fondrières qui se touchent toutes.

28. Foire de Saint-Pierre, le cochon est en baisse, surtout pour les jeunes, la nourriture faisant partout défaut. Les gros se vendent 2,20 Fr. le kilo au lieu de 2,90 Fr. le mois dernier, ce qui est encore un joli denier.

29. Myrrha m'est aimablement offerte par mon ami R. de Thoury. Je l'essaye le lendemain, elle chasse plutôt comme un cocker que comme un chien d'arrêt, aussi je pense bien que je ne la garderai pas.



29.10.12

Octobre 1918


 Souvenirs et pensées n°9

Dimanche 6 octobre 1918
Je suis heureux de commencer ce neuvième cahier par une réflexion pieuse. Ce matin avec Édith nous avons assisté à une messe dite dans une baraque du camp par l'abbé Clargeboeuf. La veille mes filles avaient recouvert l'autel d'une superbe étoffe décorée d'un agnus Dei. L'assistance était très nombreuses et le recueillement très édifiant, Beaucoup d'officiers et de soldats américains ont communié, tous lisaient la messe dans leurs livres, ou égrainaient pieusement leur chapelet. Contrairement à beaucoup de français les Américains ignorent ce qu'est le respect humain. Pendant la plus grande partie de l'office ils se tiennent à genoux sur la pierre, et ils écoutent avec la plus grande attention les quelques paroles qui leurs sont dites par l'officiant.
L'abbé Clargeboeuf déjeune avec nous.

6 octobre 1918
La fille aînée des Albert de Bouillé, ou plutôt la seconde, est fiancée à Monsieur de Vanssay. Mademoiselle Monique de Certaines entre aux Petites sœurs de l'Assomption. Mademoiselle Lamadou aux sœurs de Nevers.

Sept. Les Charles Tiersonnier passent la journée avec nous.

Huit. René Clayeux et sa femme nous arrivent aujourd'hui pour quelques jours. Maurice Robert, sous-lieutenant au 290e infanterie 19e compagnie section 195 vient d'avoir une seconde et flatteuse citation. On nous fait part des fiançailles d'Odette de Souferna avec son cousin Mabire, officier de dragon.

10. Je conduis Clayeux à Nevers en passant par Sully, nous traversons Challuy où nous voyons que le chemin de fer partant de Saincaize pour rejoindre la ligne de Chagny à Saint Éloi passe sous la route entre l'église et le parc de Maucouvent. Il est ensuite en chaussée dans le sommet des Argougneaux, c'est un énorme travail exécuté en 9 mois par nos alliés. Sully est occupé par des religieux d'Amiens  qui sont de vieux pensionnaires, des deux sexes. J'apprends en passant au Mou que le fermier Charpentier vient de mourir à l'hôpital suite de névralgie. Je constate d'autre part que rien n'est cultivé et que les prés de Challuy ne sont pas mangés.

 11. Nous mangeons un magnifique buisson d'écrevisses, cadeau de mon ami Pinon qui doit aller les prendre dans la Colâtre entre Parizy et les Planches. Je n'approfondis pas. Depuis Verdun en 1879 je n'en avais pas vu autant sur le plat. René Clayeux s'en est régalé.

12. Il pleut très fort cela gêne pour les emblavures.Il est vrai que pendant 15 jours nous avons eu un beau temps de semailles.

15. René Clayeux et moi allons déjeuner à Buy où nous retrouvons Ludvig. Bonnes nouvelles des guerriers.

17. Henri Robert déjeune avec nous et à neuf heures je mène Claire et Marcelle faire une visite à la Chasseigne.

18. Avec Sylvia, ma nouvelle jument, je conduis René à Nevers où nous déjeunons chez les La Brosse que nous trouvons bien tristes, surtout Étienne. Josefa vient de s'installer à Senlis ou elle a pris une villa. Quant à Élisabeth, elle est toujours dans le même état d'abattement, ne mange pas, ne dort pas et rend la vie bien dure à ses parents, comme si ils étaient cause de son malheur. L'état sanitaire de Nevers, et même de toute la France, est fort mauvais. L'influenza, appelée pour la circonstance grippe espagnole fait partout des ravages.
Brettmann vient faire un bridge après dîner avec un de ses camarades.

21. Les Clayeux nous quittent. Deux nurses meurent de pneumonie grippale au camp ou cette maladie fait beaucoup de victimes. Je vends à Château deux bœufs maigres de Callot pour 4000 Fr. je n'avais atteint ce prix.

22. Claire, Marcelle et moi allons déjeuner à la Grâce. R.D.N.

23. Roger de la Brosse nous arrive pour dîner à 11 heures du soir et pour passer quelques jours.

24. Foire de Saint-Pierre. Sous la pluie. Le petit cochon est en baisse et le gros à 2,50 Fr. la livre. Le syndicat de Vendée fait sa tournée et paye les taureaux une moyenne de mille francs.

26. Je vais avec Roger faire une visite à Beaumont.
Jacques de Soultrait est nommé capitaine. Je vends pour 960 Fr. mon âne que je venais de couronner pour la seconde fois, et qui était en ma possession depuis de nombreuses années. Paul Rendu, directeur de la Société Générale meurt à Nevers, c'était un homme aimable, grand chasseur et fort complaisant. Son fils est capitaine au 19e de ligne.

27. En l'honneur de Roger nous invitons à dîner le colonel américain Winner Hanon et Eberth. La soirée a été pleine d'entrain, excepté pour moi qui ne comprenait pas un mot des conversations.

28. Je conduis Roger à Fontallier, Marcelle nous accompagnent. Le soir deux lieutenants américains dinent avec nous. Ils ont l'air de milliardaire, ils ne savent cependant pas se tenir à table. Ils mettent le pain dans leurs assiettes, mélangé à la sauce du ragoût. Ils se servent sans ôter leur couvert de dessus l'assiette, mettent leur verre à la place des carafons, etc. Les colonels en font autant, tous mangent peu ou pas de pain, même avec le fromage. Félix m'écrit qu'il a vendu sa coupe de St Ouen 22000 fr à Saintoyeu. Ce dernier m'avait offert 18 000 à adjudication. Tous ces marchands de bois sont des filous.

30. Je conduis René déjeuner à la Barre chez Trompette.

31. Henri Robert nous amène ses deux aînés à déjeuner pendant qu'Antoine a la rougeole.

Reprise

Après un an et demi de pause.... Nous avons le plaisir de reprendre la transcription des notes de René Robert.
Nous commençons le 9 eme cahier qui démarre en 1918.
Bonne lecture à tous et n hésitez pas à nous faire part de vos commentaires.
Hubert
Geoffroy

1.3.11

AOUT 1940 deux premières décades

1 Quel n’est pas mon étonnement de voir arriver du Part avec sa fille à bicyclette. Malgré ses 68 ans, il pratique avantageusement ce mode de locomotion abandonné par lui depuis 40 ans. Il nous apprend une nouvelle très consolante. Les Boches construisent dans le pré touchant son jardin des baraquements en briques et ciment pour abriter une colonie l’hiver prochain.

2 Premier vendredi. Je mène Josefa à la messe dans ma voiture à âne. Madame de Montrichard y arrive à pied. C’est son mari qui sert la messe, pas un enfant de chœur. Dans les rues du village quantité de camions qui se croisent dans tous les sens.

3 Mon rosaire. Marcelle va voir Suzanne Le Sueur qui est toute seule au milieu de nombreux envahisseurs. Elle mange avec ses métayers. Buy, Fontallier, Fricottage tous occupés par les Allemands qui mènent la vie de château.

4 Dimanche. Josepha et sa cuisinière vont à la première messe avec la voiture à âne. Dans le même équipage, je conduis Louis à la grande.

5 Tout le monde est joyeux. Une lettre d’Hubert du 20 juillet, nous apprend qu’il est prisonnier, donc en vie mais prisonnier c’est un détail car tous nous avions bien peur qu’il ne soit tué.

6 Lundi. A la première heure, certains croient à un bombardement Anglais. Erreur, c’est simplement un tir à la cible dans la carrière des Petites Granges. Voilà le facteur qui apporte une lettre d’Hubert datée du 20 juillet, il est prisonnier à XX, mal nourri mais en vie, grâce à Dieu ! Tous nous étions bien inquiets sur son sort, il a deux citations à l’armée, il dit avoir bien fait son devoir, mais que nous avons été écrasés par le nombre. Je vais au Marault voir 8 chevaux amenés d’un camp près de Gien, où les Allemands les prêtent gracieusement aux agriculteurs en ayant besoin. 4 seulement me conviendraient. Les Pierre de Rouville viennent nous voir à bicyclette, ils ont bien chaud.

7 Lettre de Geneviève nous annonçant l’arrivée au monde de Dominique. Les Villeneuve sont dans le marasme. Gaby a perdu sa place et Villette aussi bien que leur appartement de Chartres ont été pillés par les indésirables. Albert Barillet revient enfin à bicyclette de Bulhon après de nombreux détours pour passer de la zone non occupée dans l’autre. Il nous apporte de bonnes nouvelles de tous les habitants. Valence a rejoint son Régiment à Riom, il ne pouvait tenir garnison plus près de sa femme. Guite de Sansal n’est plus que la seule étrangère habitant chez ma fille. Elle aide les petites à faire de la cuisine. Je fais venir des briquettes pour les battages. Elles coûtent 4,50 F l’une. Ce sera bien cher pour battre des blés qui ne valent rien. Marcelle enfourche sa bicyclette et va déjeuner à Chevenon. Le jeune d’Ambly est prisonnier.

8 La tyrannie augmente, un décret interdit la correspondance de la zone occupée à l’autre. En passant dans la basse cour, je vois deux sous off en train d’atteler mon âne à la petite voiture. Je les arrête et prends le harnais que je porte dans l’écurie. Ils vont le chercher, garnissant Jaurès et partent sous mes yeux. J’avoue que j’ai eu de la peine pour me contenir, mais quoi ! Nous sommes les vaincus. Les deux jeunes Faverges passent à 7 h du soir, s’en allant à Riom pour leur oral. Je leur confie une tenue d’Hervé.

9 De Planchevienne, nous vient le Maréchal des Logis Jacques de La Brosse décoré de la croix de guerre et démobilisé en Périgord où son Régiment de dragons portés est venu échouer. Il est de ceux qui embarqués à Dunkerque sont allés passer 24 h en Angleterre. Il dit que si dans l’armée le découragement était grand, la discipline était faible et que si le nombre des avions ennemis était formidable, le notre était rare. Bonnes conditions pour être battus. Visite de Montrichard que les fonctions de maire occupent sérieusement. Pour me tenir un peu au courant des nouvelles, j’achète tantôt le Matin, tantôt Paris Soir. L’un et l’autre sont rédigés par des Allemands. Ce dernier a publié un article ignoble sur les généraux et en particulier sur Weygand. Marcelle va en bicyclette à Fontallier par 23°. Là et à Fricot, il y a quelques officiers logés, mais les soldats sont dans les communs, ce n’est pas comme ici. Marie et ses cousines parlant bien Allemand, les rapports sont plus faciles. A 10 h du soir comme avec les La Brosse, nous étions assis dehors, le factionnaire montant la garde de nuit, nous a priés de rentrer, personne n’étant autorisé à se promener passée cette heure. A 10h ½, comme Louis et moi, nous faisions un piquet, on a tapé 2 coups au contrevent. Etait-ce pour nous faire éteindre la lampe, je n’en sais rien. Dans tous les cas nous n’en avons pas tenu compte.

10 A 2 h du matin, gros orage. J’entends au dessus de moi les Boches se lever précipitamment et descendre. J’ouvre mon contrevent et je vois les Petites Granges en feu. La foudre est tombée sur la grange où le 40ème chariot avait été rentré quelques heures plus tôt. Marcelle m’empêche d’aller voir le sinistre et y va elle-même. Les pompiers de St Parize arrivent et grâce à l’activité des Allemands peuvent protéger le bâtiment qui est en équerre. Moine qui a amené la pompe dans son auto, prend Thérèse et ses enfants et les dépose chez ma jardinière. A 7 h ½ je vais constater les dégâts qui sont considérables. Jamais la grange ne m’a paru aussi grande. Elle a 34 m de long, plus un appentis de 4 mètres. Je dépêche Jeanty à Nevers près de mon assureur Marion qui me répond de faire évaluer les dégâts. Le bâtiment est assuré pour 75 000 F, c’est bien insuffisant, aussi je suis plongé dans un cruel embarras. Que faire d’un cheptel lorsque l’on n’a ni toit ni fourrage. Je reçois la visite de mes fermiers Château qui ne peuvent me donner aucun conseil, étant eux-mêmes très gênés dans leur commerce par le manque d’essence.

11 Bonne lettre de Cécile du 4, elle va bien. Jacques de La Brosse déjeune avec nous. Pierre Lavergnes examine avec moi les travaux de réparation des Petites Granges.

12 Journée sans incident. J’installe les brebis des Petites Granges dans la bergerie de Tâches.

13 Longue lettre de Roger de La Brosse et une d’Hubert du camp de Mailly, où il est avec de bons camarades. Pour récompenser les soldats Allemands de l’empressement qu’ils ont mis pour aller éteindre l’incendie, Marcelle leur fait rôtir 6 poulets. Un capitaine vient me remercier.
14 Le jardinier vient me dire que les soldats sont en train de creuser une tranchée pour le conduit de la pompe et ils le cherchent où il n’est pas. Avec mon plan, je leur montre les regards et avec peine, j’arrive à nettoyer le conduit qui sera bientôt obstrué, car ils jettent tous leurs détritus dedans. Avec Jaurès, Louis va à confesse. Lettre de Cécile du 10 août. Jacques déjeune avec nous.

15 L’Assomption. Je m’approche de la Sainte Table. A 4h1/2 procession dans tout le village, devant la Poste, elle passe au milieu de nombreux soldats Allemands qui regardent en silence. Quel contraste entre la croix gammée et celle des catholiques ! Les 2 Faverges déjeunent avec nous retour de leur bachot. Ils nous apportent une longue et intéressante lettre d’Edith qui a reçu pendant 48 h, Madame de Marcy et les Villaines de retour de chez les Carbonnier en Périgord, où ils sont morts de faim. Simone est allée trouver Hervé au Puy où ils ont trouvé une chambre et une cuisine. Georges de Riberolles tué glorieusement dans un corps à corps, abandonné par beaucoup de ses hommes. Tué de la même façon Henri de Sansal. Ce double exemple détruira peut-être en partie au moins la légende qui prétend que les officiers se sont sauvés. S’il y a eu des lâches, ceux là ne l’ont pas été. En rentrant à la Belouze, les Marcy ont trouvé les armoires à linge pillées. Les dames logent dans l’ancienne maison du piqueux, plus heureux, les messieurs couchent dans le château.

16 Journée sans histoire.

17 La TSF marche sans arrêt dans la chambre à 2 lits, je me demande comment elle peut fonctionner sans électricité. Le garde Duceau vient me voir. Nous lui donnons des lettres à mettre à la poste au Veurdre, parce que de la zone occupée à celle qui ne l’est pas, la correspondance est interdite.

18 Dimanche. Renaud vient me payer son terme du 11 mai. Je lui fais payer le kilo de viande 10F au lieu de 15. C’st la guerre et il fait ce qu’il peut. Tout seul, il a rentré 45 voitures de foin. Il m’a promis de m’en donner deux. Josefa avait mûri d’aller voir Hubert au camp de Mailly, ce qui eût été une folie. Elle vient d’apprendre que les prisonniers ont été emmenés en Allemagne.

19 Les La Brosse ont la visite de Melle Pinot de St Parize qui est allée avec de grandes difficultés voir son fiancé, officier, détenu au camp de Mailly. Le 11 août les prisonniers de ce camp ont été embarqués dans des wagons à bestiaux probablement pour l’Allemagne, les généraux eux-mêmes partageant ces peu confortables voitures.

20 Lettre de Cécile qui ne reçoit rien de Bulhon, mais qui voit beaucoup d’amis à Rennes où on réquisitionne les bicyclettes, même dans la rue. Gonin bat à la machine, récolte nulle.

21 Je commence mes battages avec la machine de Nocent aux Petites Granges. Le blé est nul, 88 DD en tout, avoines un peu moins mauvaises, mais pailles trop courtes. Le garde Jeanty mesure. Mon boucher me mène charitablement à Nevers. Je vais voir Renaud l’architecte qui est bien vieux et indolent. Il viendra par le train expertiser ma grange brûlée, l’assurance viendra ensuite, mais quand ! Je dépose un peu d’argent au Crédit Agricole où Marcelle a un compte courant et où on donne plus d’intérêts qu’à la Société Générale. Vu M. A. du Verne, qui va bien. Manqué Mme de Pardieu qui a été obligée de donner l’hospitalité à deux Boches. Ceux-ci ont mis le feu au château de Machigny en établissant un courant électrique et pendant la nuit, on a transporté Madame de Toytot qui est mourante chez son fermier. Rencontré beaucoup de voitures chargées à en craquer, allant direction de Paris, aiguillées au Clos Ry, sur le Guétin et Orléans.

Fin du 21° Cahier

28.2.11

JUILLET 1940

1 A la commandantur où on devait me payer mon châtron, on me dit de revenir dans huit jours et pour apprendre cette bonne nouvelle, je fais la queue pendant 1h 1/2. Il faut un sauf conduit pour aller à Nevers, je ne peux l’avoir n’ayant pas de carte d’identité. Après déjeuner, les officiers m’annoncent qu’ils vont partir ce soir. Deo gratias. Mais pourvu qu’ils ne soient pas remplacés par de plus mauvais qu’eux, car somme toute, ils ont été convenables. Comme les prés des Petites Granges sont très mal clôturés, ma belle jument grise de 3 ans se sauve à 8 h du matin et impossible de la retrouver, c’est une perte de 15 000 ou 25 000 suivant le cours d’il y a un mois.

2 Je vais à Nevers pour y faire 3 commissions, la première d’acheter un pneu coût 370 F, je paye avec un billet de mille F on me rend la monnaie en Mark, la seconde de changer une paire de souliers rapportée par Marcelle qui me sont trop petite, le magasin est fermé parce qu’il n’a plus de marchandise, le troisième d’aller toucher à la Commandantur le prix de mon châtron, on me répond de repasser après la guerre. Retour par Le Mou, Favier me donne seulement les 2/3 de ce qu’il doit sur son terme de mai. Les rues de Nevers sont pleines d’Allemands qui dévalisent tous les magasins. Zizi Delamalle lors de la fuite générale a fait à pied les 60 km qui la séparent de Moulins. Les Pinet de Curty sont à Salvadura sur les bords de l’Adour. Mabira La Caille est prisonnier au camp de concentration de St Saulge. Marie Thérèse Guillemain ne va toujours pas fort, sa fille est à Nevers chez les Jacques d’Assigny. Marcelle rencontre Solange de Brimond qui lui raconte qu’au moment de la panique générale sa mère, ses sœurs, nièces, petites nièces avaient pris la fuite et erré pendant plusieurs jours sur le plateau de mille vaches (Creuse). De retour au Colombier elles ont trouvé toutes leurs chambres occupées et c’est avec peine qu’elles ont pu les reprendre. L’argenterie a disparu. Les Maremberts occupés de la cave au grenier. A Quantilly, Mimi Barandon mise à la porte de chez elle a dû se réfugier chez son jardinier.

3 Mon rosaire. Toute la nuit des troupes très nombreuses ont traversé St Parize dans les deux sens. A 10 h du matin 3 officiers sont arrivés en auto devant le perron, mais ils ont fait de suite ½ tour et grâce à Dieu, la journée s’est passée sans que nous en voyions d’autres. A 6 h du soir nous recevons une lettre d’Edith déposée à Moiry chez Martinat par quelqu’un se rendant à St Eloi. J’apprends avec plaisir qu’Hervé est au Puy. Bulhon loge encore les Valence et les Champeaux qui ne peuvent pas se procurer d’essence. Yvonne est contente d’y être.

4 Journée relativement calme pour nous, mais à St Parize, il est passé des troupes et la nuit et le jour partant dans la direction de La Chasseigne. Il ne reste plus rien dans les magasins. Les bruits les plus divers circulent. On pense que ça va mal pour les Boches et que les Etats Unis exigent qu’ils aient évacué la France le 7 juillet. Je ne crois guère à tous ces bobards. A Paris on meurt de faim dit-on. Ici je rentre du foin et je fais nettoyer le tour de la maison.

5 Premier vendredi du mois. Je communie. Montrichard sert la messe, tous les enfants de chœur étant absents de même que toutes les gamines de l’école libre. La guerre ne ranime pas la foi. Plus de soldat dans le village, en revanche à Moiry où je vais chercher de la ficelle de moisson, j’en vois passer sans arrêt dans les deux sens. La ficelle coûte 1030 F les 100 kilos, plus du double que l’année dernière. A 6 h nous avons la visite de G du Verne retour de Sancoins où il a conduit une infirmière qui a soigné pendant quelques jours Marie Thérèse qui est actuellement au château de Tintury appartenant à M. Prégermain où l’on a installé une maison de repos.

6 Pluie. Un orage nous amène une pluie très bienfaisante car tout est horriblement sec, et qu’il n’y a plus d’herbe dans les prés mangés. Marcelle et Josefa vont à La Chasseigne où elles trouvent la Comtesse ramassant les doryphores sur ses pommes de terre.

7 Pluie. Dimanche. Suzanne, Pierre et Henri de Rouville viennent nous voir à pied à travers les craies, ils nous annoncent des nouvelles très gaies, les Anglais ont bombardé notre flotte dans le port d’Oran, tué mille matelots, coulé le Dunkerque notre plus beau et récent bateau. Le Parlement se réunit à Vichy pour voter une nouvelle constitution, elle sera propre étant votée par les Chantemps, Sarraut, Herriot, Blum et consorts, tous ceux qui ont mis la pauvre France dans l’état de décomposition où elle se trouve. Je suis profondément découragé.

8 Il passe deux régiments à St Parize, un d’infanterie un d’artillerie. Heureusement nous n’avons personne à loger. En traversant la cour du domaine, je trouve deux jeunes gens parlant avec mes métayers, ils appartenaient à un bataillon de chasseurs à pied et ont été faits prisonniers près de Forbach. Parvenus à s’échapper, ils regagnent leur pays de Haute Loire à pied en empruntant les petites routes. Ils disent avoir été écrasés par le nombre le 12 mai, manque d’avions et de matériel chez nous. Cette débandade fait peine à voir. On se demande ce qui reste de notre armée.

9 Il fait un temps admirable, dont on jouirait agréablement si l’on avait moins de soucis. Je viens d’avoir avec mon métayer Roy qui était de mon avis la conversation suivante, c'est-à-dire que s’il y a 20 ans, comme le journaliste Hervé le conseillait, nous avions fait alliance avec l’Allemagne, nos deux pays eussent été imbattables et ils auraient eu sous leurs bottes l’Angleterre, l’Italie et la Russie. Si mes enfants me font l’honneur de lire un jour cette pensée, je ne sais pas ce qu’en diront mes deux aînées, mais bien sur Marcelle dira que j’ai toujours eu de l’admiration pour le Boche. En cela je reconnais que si nous avions fait comme eux, en ayant un gouvernement qui se serait fait respecter, en ayant des lois raisonnables et qui n’aurait pas obéi aux ordres de la Franc maçonnerie, comme cela est arrivé depuis 60 ans, nous n’en serions pas là. J’ai taillé 10 mètres de la haie vive du Clou en ¼ d’heure, il faut donc 1 minute ½ par mètre courant. Il y a 207 mètres du manège au chenil. Ceci à 85 ans.

10 Nous allons à Nevers, Josefa, Marcelle et moi. Louis garde la maison car il a mal à un pied. Il n’y a plus de commandantur pour vous arrêter sur la route, mais encore beaucoup de Boches dans les rues. Je voulais me faire couper les cheveux, mais il y avait 5 Boches à passer avant moi, j’y ai renoncé. J’ai tenté encore une fois de chercher des souliers, chose introuvable. Henri Cote est à la clinique Sallé pour des anthrax au cou, il se fait un mauvais sang terrible. Ils vont abandonner les Réaux à l’occupation et se retirer à Clermont. Le Général Weygand occupe leur hôtel qu’ils partageront avec lui. Retour par Chevenon. Le château est rempli de Boches, il y en a même dans le grand salon et j’en vois assis à peu près nus sur les appuis des fenêtres au premier étage. Inutile de dire que les du Part en sont excédés.

11 N’ayant pas pu me faire couper les cheveux à Nevers, je fais venir Madame Thierry la coiffeuse de St Parize qui m’accommode dans la perfection avec mes ciseaux, ma tondeuse et mes brosses. Je n’aurai donc plus besoin d’avoir recours aux artistes de la ville et surtout à leurs accessoires. Je fais de nombreux piquets avec Louis, cela le distrait, car il marche très difficilement.

12 L’Espagnol qui est domestique à Callot et qui avait fui jusque dans le Lot au moment de la panique générale, vient de rentrer à petites journées de Cahors jusqu’à Moulins. Il n’a pas vu un Boche et dans cette dernière ville, il y en a beaucoup et ils y font la police, il n’a pu en sortir qu’à cause de sa qualité d’Espagnol, ouvrier agricole. Les ponts du Veurdre et de Mornay sont gardés rive droite par les Allemands, rive gauche par les Français.

13 Je fais passer à nouveau mes pommes de terre à l’arséniate. Je vends le taureau des Petites Granges qui n’est qu’à moitié gras 6 le Kilo et le veau de ma Bretonne 1180 à Besançon pour Nevers, parce qu’il en fournit quelques uns pour les hôpitaux, sans cela en ville on ne mange que du frigo, ordre de la municipalité. Je lis le journal de Locquin paraissant à Nevers les mercredi et samedi. Il ne dit pas grand-chose. C’est terrible de ne pas avoir de nouvelles ici ni poste ni télégraphe. Le garde Jeanty que j’emploie me compte des journées de 12 h à 3 F. Je lui dis que 10 me suffiront.

14 Dimanche. Triste fête. On commence à recevoir des lettres. Fleury en a une d’un de ses fils prisonnier en Allemagne. Couillart de St Parize revenu du camp de concentration de Clamecy, dit que les détenus y crèvent de faim. Chaque jour deux petits morceaux de pain et une tasse d’eau tiède au fond de laquelle, il y a un peu de farine. Quant à l’eau potable, elle fait défaut.

15 Pluie. Un Paris Soir est arrivé à St Parize, il y est dit que les Parisiens peuvent rentrer dans la capitale, aussi deux ouvriers qui travaillaient depuis quelque temps aux Petites Granges partent ce matin. Notre village est encore rempli de Boches.

16 Pluie. De bonne heure, j’ai la visite de M.M. Barle père et fils de Chantenay. Ils vont ce soir à Sens Yonne chercher un des leurs prisonnier dans cette ville et qu’on libère comme ouvrier agricole. Le Colonel de Sansal étant lui aussi prisonnier dans ce camp me fait demander des nouvelles d’Hervé. Je lui en donne avec plaisir. On me dit qu’il vient de passer à Moiry 3 000 prisonniers allant de Roanne à Fourchambault par petites journées et couchant sur la route. Dans la soirée, j’apprends que mon jardinier Baudry est lui aussi prisonnier à Sens. Marcelle va à bicyclette à Planchevienne qui est occupé de la cave au grenier par de nouveaux Boches. On a des nouvelles de Jacques qui est à Périgueux. Je reçois mon bordereau d’impôts de Chevenon. En 39 j’ai payé 163 F, en 1940 c’est 222.

17 Pluie. Marcelle conduit ma jardinière à Fleury afin qu’elle s’entende avec la fermière de l’Atrechant pour qu’ensembles elles aillent à Sens chercher leurs maris détenus. Nombreuses lettres d’Hubert de la fin de mai, le cher garçon est encore plein d’espoir. Lettre de mon beau frère du 16 juin. Il leur arrive des réfugiés de partout, ils sont obligés d’envoyer Anne de La Brosse à Moulins chez Madame de St Martin. Marie Thérèse Robert a quitté Buy, je ne sais où elle est. Avec ces pluies continuelles, le jardin est envahi par le pourpier sauvage et autres herbes.

18 Rien de nouveau, beau temps. Michel coupe son orge d’hiver. Les Louis reçoivent de vieilles lettres d’Odette qui doit être à Châteauroux.

19 Nous voulions aller à Nevers, à la Kommandantur de St Parize, le capitaine étant absent on ne peut nous donner l’autorisation.

20 Ce matin on me la donne, après des pourparlers sans fin. On me donne un laissez passer pour Nevers, nous y allons avec les Louis. A la clinique Sallé, Louis consulte le Dr qui lui ordonne de rester étendu pendant 3 semaines. Vu Cote qui souffre toujours de son anthrax. Vu Mse de Ganay qui a de bonnes nouvelles de ses 3 fils. Elle me dit qu’il y a 10 jours les Anginieur ont ramené les petites Champeaux à la Comaille. Madame de Sansal a une lettre d’Hervé du 4 juillet, il est à 15kilomètres du Puy dans un village où il fait l’instruction d’une compagnie de recrues. A la Kommandantur qui a élu domicile à l’hôtel de France, je présente mon mandat, qu’on ne me paye pas, j’en présente un autre, Français celui-là à la poste. Pas d’argent. Cela ne m’empêche pas d’acheter une paire de souliers de chasse, cuir jaune et gras qui conviendrait mieux à un garde qu’à son maître. Coût 390 F. En revenant, je demande à Guérant, maire de Magny et régisseur de Sermoise, s’il sait quelque chose de ses habitants. Il me dit qu’il y a 3 semaines, Antoine est revenu du front laissant sa formation en débandade et que le lendemain, en deux autos, il a emmené sa belle mère, sa femme, sa belle sœur et au passage à Buy sa mère à Libourne où ils doivent être encore. Le château a été pillé par les Français d’abord et ensuite par les Boches qui l’occupent encore (mention marginale : ceci exagéré). On m’a appris hier que Bob Le Sueur qui s’était réfugié chez sa sœur à Volvic est mort subitement pendant une promenade qu’il faisait à bicyclette avec son fils. Nous manquons la visite de Gabriel Mathieu. Rencontré G de Montrichard qui a de bonnes nouvelles de ses trois fils. Pierre est chez ses beaux parents en Bretagne, en vertu de quoi ?

21 Dimanche. Peu de monde à la messe. M. le curé monte en chaire oubliant d’ôter sa chasuble, mais parle très bien tout de même. Je vois deux Boches chassant dans le pré de La Joie, descendant des Craies, où ils ont tiré deux coups de fusil.

22 Il pleut sans arrêt. Des orges déjà coupées vont pourrir dans les champs. Tout va mal. Comme exercice, je fais des margotins.

23 Pluie. Marcelle va à bicyclette faire une visite à Madame Mathieu qui se morfond au milieu de tous les Boches qui encombrent sa maison. Pas de charbon au dépôt de Mars. Un bruit se répand un peu partout, bien sûr propagé par la 5ème colonne, c’est que dans bien des formations, les officiers ont abandonné leurs hommes.

24 Pluie. Georges, Agnès et Michel Robert viennent me voir. Ma nièce dont je fais la connaissance est moins mal que je ne le craignais. Ils sont venus à Buy par Angoulême et Tours et partout dans le moindre village, ils ont vu des Boches. Marie Thérèse retour de Libourne est installée au Plaix. Lisbeth avec ses filles est aux Salles. Maurice avec l’escadron qu’il commandait à Moulins, tient garnison à Vichy. Antoine Clayeux est sous ses ordres. Georges a trouvé les domaines de Buy à l’abandon, aussi il va les prendre en main. Il a acheté un tracteur qui lui coûte plus de cent mille francs. Antoine qui était maréchal des logis au moment de la débâcle a quitté le front avec une auto militaire emmenant avec lui 4 de ses hommes. Ils n’ont pas pu arriver à Angers où était leur dépôt pour se faire démobiliser, mais ils l’ont été dans une autre ville à titre d’agriculteur. Je n’entends parler que de soldats ayant fui le front en disant : nos officiers sont partis les premiers. Je ne peux pas croire cela. Peut-être y a-t-il eu quelques défections, mais ce ne peut-être une généralité, au moins je l’espère.

25 Pluie. Je reçois une lettre d’Edith, datée du 17. Ils vont bien et ils ont des nouvelles de Cécile. Jean a pu reconduire sa mère et ses sœurs à Boutavent. En fait d’étrangers, ils n’ont plus que Guite de Sansal. Simone va tâcher d’aller retrouver Hervé au Puy. Lettre de Madame de Lépinière. Roger est prisonnier et Guillemain dans une ville du Midi. Elle-même aux Loges est prisonnière de Boches qui occupent les 9 dixièmes des Loges. Mais Marie Thérèse va mieux, elle doit quitter Tintury dont les Boches feront un hôpital pour eux. Mon jardinier Baudry est revenu hier de Sens où il était prisonnier et où il crevait de faim. Il va trouver son jardin bien sale. Avec les pluies persistantes les mauvaises herbes envahissent tout. A 11 h, je suis agréablement surpris en voyant les Faverges mère et deux grands fils s’arrêter devant le perron. Ils partent pour Bulhon afin d’être plus près de la faculté en vue de la session du Bachot. La cocote prend mes vaches comme en 1938. C’est la Bretonne qui est la première atteinte de toute mon exploitation.

26 Pluie. Deux lettres d’Edith, une du 14 l’autre du 20. Albert Barillet est venu échouer à Bulhon. Je ne sais comment il aide à faire les foins. C’est probablement parce qu’il est dans la zone non occupée qu’il ne peut pas revenir ici. Le 4 d’artillerie est à Riom et c’est par son ami Ridoux de ce même régiment que Jean a pu avoir 40 litres d’essence pour reconduire sa mère à Boutavent. Jean de Durat s’est tué en motocyclette jour pour jour, près de Cropte au même endroit où il y a 15 ans son plus jeune frère avait trouvé la mort également en moto. Je lis Le Matin et Paris Soir qui ne m’apprennent rien car ils sont rédigés par des Boches. On dit que les Anglais ont des avions électriques, qui grâce à leur silence peuvent aller incendier Berlin et autres villes la nuit. Est-ce vrai ?

27 Samedi. Marcelle et Josefa vont à Nevers de bonne heure. Elles apprennent que de nos amis sur lesquels on était inquiet, sont prisonniers dont Adenot, Pierre de Noblet, Robert Pinet, Joseph de Champeaux, de Busonnière etc. Elles ramènent Marie Antoinette du Verne pour 3 jours. Je manque la visite d’André, allant de Moulins à Nevers pour son service de croix Rouge. Son gendre est prisonnier. Il donne à Louis de bonnes nouvelles des Gouttes. Edmond qui avait une bonne provision d’essence, se l’est vu séquestrée par les gendarmes. Il paraît que la vie est plus difficile dans la zone libre que dans celle qui est comme chez nous.

28 Dimanche. La conversation est agréable avec M. Antoinette qui a étudié et a beaucoup retenu. Visite de nos voisins Rouville venus à pied. Marcelle va voir Suzanne Le Sueur de passage à Villars.

29 A 8 h du soir, arrive un officier me demandant à loger 2 officiers, 4 sous officiers et une vingtaine d’hommes dans des lits. Je lui fais voir les chambres du vieux château pour les soldats. Il ne les trouve pas convenables, pas plus du reste que les mansardes de la maison. Seules les chambres du premier étage ont le don de lui plaire. Ils viendront demain les occuper.

30 J’étais encore au lit quand le premier détachement entre dans la cour. Les soldats envahissent tout le premier, exigent même qu’on leur ouvre la chambre de Marcelle et prennent également les mansardes que l’officier n’avait pas trouvé dignes d’eux. Il y a une quarantaine d’hommes entassés là. Peu de temps après leur arrivée, la plupart se mettent en costume de bain, qu’ils gardent jusqu’à 9 h du soir en jouant aux cartes sous les arbres de la pelouse. Ils veulent mettre à couvert leurs 7 voitures, aussi nous envoyons notre auto et celle de Louis au domaine. Heureusement leur cuisine est faite à Moiry et ils nous laissent la notre libre ainsi que le salon. Comme un ennui n’arrive jamais seul, le jardinier m’annonce que ma vache Normande est crevée de la cocote. J’appelle l’équarisseur qui l’enlève avec une taure de 2 ans de Callot. En voila pour une huitaine de mille francs. Je reçois une lettre de Cécile qui va bien, ainsi que son beau père. Rennes a beaucoup souffert du bombardement, on parle de 7 000 morts. Le Boulevard Sévigné a été épargné.

31 Cécile a tout de même eu dans sa maison pas mal de dégâts causés par la déflagration. Son auto a été volée. Lettre d’Edith, des Gouttes, d’Hervé celle-ci tapée par lui à la machine à écrire n’a mis que 3 jours pour nous parvenir. Le Colonel de Place est mort ainsi que M. Pierre de Valence. L’hôtel des Monnier à Tours complètement brulé. La Tour Baudin aux Valence brûlée aussi. La nuit a été calme et les 42 soldats que nous hébergeons nous ont laissé dormir paisiblement. Nous n’avons entendu que la relève du factionnaire qui monte la garde autour de la maison. A 2 h devant les marronniers face au perron, les 42 soldats ont passé une revue d’armes à poil,avec le fusil en bandoulière, cela faisait un drôle d’effet. Arrivés à 3 h, les Faverges ont pu jouir de ce charmant spectacle. Ils nous ont apporté des nouvelles toutes fraîches de Bulhon où l’on va bien. Simone est allée trouver Hervé à St Etienne. Jean de Valence ira probablement en août dans un régiment d’Artillerie qu’on formera à Issoire. Guitte de Sansal reste toujours à Bulhon.

27.2.11

JUIN 1940

1 Samedi. Mes métayères de Tâches et de Callot vont chacune dans leur auto au marché de Nevers.

2 Des cultivateurs des Ardennes arrivent à St Parize avec leurs 9 chevaux et 4 chariots chargés de leurs familles, vieux et jeunes. Cela fait pitié. Ils sont dirigés sur Gagnard et la Seigneurie.

3 Mon Rosaire. Marcelle ne perd pas son temps. Elle monte du lait aux Chéru en allant à la messe. De 9 à 10, elle dit son rosaire. De 10 à 11 elle fait notre déjeuner. Après midi elle fait fondre le beurre acheté à Madame Le Sueur, une salade Russe, tire les vaches, ramasse des fraises etc. Pour moi, promenade dans les Craies avec Jaurès. Un vent de NE très brûlant fait rentrer les avoines en terre, elles avaient cependant belle apparence. Sur notre plateau, il faudrait de la pluie tous les deux jours. Edith nous écrit que ce ne sont pas des évacués du Nord qui les envahissent, mais le Marquis de Montgon et sa belle fille qui leur demandent l’hospitalité. A Nice, ils ont peur de l’invasion par l’Italie. C’est demain que Mussolini doit décider cela.

4 Nos domestiques rentrent à 8 h ½ du soir par la gare de Mars où Marcelle va les chercher. Nous donnons un matelas à des réfugiés de Reims installés pauvrement à Moiry.

5 Marcelle va à Nevers emmenant les Pierre de Rouville, ils sont arrêtés pendant une heure à l’entrée du pont de Loire à cause d’une alerte. 7 avions Boches bombardent la ville. Un cycliste est tué par un éclat d’obus sur la route de Chevenon. Autrefois, mon père aussi bien que moi-même du reste, quand nous entendions jouer la Marseillaise, nous enfoncions nos chapeaux jusqu’aux oreilles. Aujourd’hui c’est bien changé car elle est devenue hymne national et dernièrement on l’a chanté à Notre Dame et au Sacré Cœur de Montmartre.

6 On fauche la pelouse. Marcelle et Suzanne de Rouville vont à la cantine de Saincaize.

7 1er Vendredi du mois. Marcelle n’étant pas revenue, je vais avec mon âne à la messe où je communie. Lettres du 4 d’Hervé et de Jean qui vont bien. Le premier doit être actuellement dans la fournaise, les Boches attaquant sur un front de 200 kilomètres. Lettre de Louis de La Brosse me disant qu’il m’envoie en gare de Mars des meubles précieux pour les mettre ici en sécurité, mais si jamais, les Boches arrivent à Paris, deux jours après ils seront à Nevers.

8 Si l’on n’avait pas tant besoin de pluie, on se réjouirait du beau soleil qui permet de faire les foins bien facilement. D’autre part l’angoisse est grande en pensant aux durs combats qui se livrent sur un front de 200 kilomètres.

9 Dimanche. Nombreux réfugiés Belges arrivent dans la commune. On nous envoie deux familles que je loge dans le vieux château où mes métayers Roy et Chicon ont mis des lits. Simone et Miette nous amènent pour goûter Madame Pinet, le Colonel d’Assigny et Mme de Roquemaurel dont le mari est à la DCA de Nevers.

10 A 3 h, coup de téléphone de Cosnes, c’est Louis qui dit j’arrive avec Josefa et notre cuisinière. Ils laissent Odette dans une formation d’infirmière croix rouge installée au château de St Gervais appartenant à Roland de Montrichard. Après dîner, Bob Le Sueur nous téléphone que l’Italie nous a déclaré la guerre. Nous sommes tous atterrés.

11 Les Boches avancent et Paris se vide. 3 Agents de change (Roubi et d’Utruy) avec leurs femmes, partis de la capitale à 5 h du matin échouent à Moiry à 7 h du soir. La route est si encombrée qu’il est impossible d’avancer. Martinat nous les envoie pour les faire coucher. On fait des lits à la hâte. Ils nous apprennent que le gouvernement est parti et que Pétain et Weygand sont à Gien, ceci à contrôler.

12 Pluie. Nous allons à Nevers et depuis Moiry nous croisons 308 voitures
chargées à craquer. Les La Brosse déjeunent aux Réaux, où Madame Cote reçoit Madame de Bernoville, mère de Josefa. Ce même jour les Boches entrent chez elle à Compiègne. Martinat notre adjoint nous envoie deux familles cherchant des lits pour la nuit. Nous donnons des lits à 7 personnes et le petit déjeuner. 4 d’entre elles ont couché l’autre nuit dans la forêt de Fontainebleau étant dans l’impossibilité de trouver une chambre. On nous dit que le château de Sermoise est réquisitionné pour y loger un ministère. Celui de Chamou pour y mettre des officiers. Les journaux de Paris n’arrivent plus. Pluie très bienfaisante qui permettra aux pommes de terre et aux betteraves de naître. Le Polonais que je loge au Pied Prot et qui a 4 enfants part pour le camp de Cöetquidan.

13 Pas de journaux. Il nous arrive pour coucher une famille évacuée de Coulommiers, grand mère, père mère et trois enfants. Plusieurs autos de St Parize sont réquisitionnées pour aller chercher des réfugiés à Clamecy. Une quarantaine d’hommes de la commune sont réunis à la mairie pour former une garde civique. 3 d’entre eux passeront chaque nuit au moulin à vent pour exercer la surveillance de la région. Les La Brosse voulaient aller à Paris pour vider le coffre fort qu’ils ont à la Société Générale, ils y renoncent vu l’encombrement des routes et la difficulté de se procurer de l’essence. Ils se contentent de faire une visite à Planchevienne. Henri de Rouville est revenu.

14 L’inquiétude est grande, les Boches sont à la porte de Paris, aussi ne sachant pas s’il me restera de l’argent pour régler avec mes métayers à la St Martin, je leur fais une avance. A 9 h du soir le chauffeur qui vient chercher Marcelle pour la conduire à Saincaize nous apprend que les Boches sont entrés à Paris et arrivent à St Dizier sur la Marne. Ils ont marché à pas de géants, il faut donc qu’on ne leur ait opposé aucune résistance, la consternation est grande. (écrit d’une autre main : Dernière nuit à Saincaize pendant laquelle nous ravitaillons des évacués au lever du jour, ils sont gelés sur leur plate-forme, un curé est parmi eux).

15 Les Louis voulaient aller à Bonnay, je les accompagne, nous devions prendre de l’essence à Moiry chez Martinat. Il aurait fallu attendre 2 h pour être servi, car une file de 30 voitures font la queue devant la borne. Nous pensions être plus heureux à St Pierre, rien à faire, toutes les bornes sont taries. On ne peut pas se faire une idée de la débâcle dans la petite ville encombrée de civils et de beaucoup de militaires, l’incurie règne partout. Nous voyons passer 2 trains à Mars pleins de soldats. On se demande s’il en reste au front, car les Boches avancent à une allure vertigineuse. On dit qu’ils marchent sur Orléans. A 8 h, 15 personnes venant de Reims nous demandent à coucher. La plus vieille un homme de 85 ans, le plus jeune 10 mois, tous genre commerçants. On en met au bureau, dans la chambre à cocher, chez le jardinier, chez le garde, chez la Polonaise. A 9 h, Martinat nous envoie une famille, père mère deux filles, nous les installons dans la maison. A 10 h, 3 médecins militaires arrivant de Vittel nous demandent l’hospitalité, ils sont harassés et morts de faim, on leur fait une omelette et ils mangent le peu de pain qui nous reste. Ce qu’ils nous disent n’est pas rassurant. Le Capitaine me conseille de rester à Tâches malgré l’avance des Boches, ces 3 médecins nous apprennent que l’ennemi est à Nancy et Strasbourg. Louis ne peut y croire.

16 Dimanche. St Parize est encombré de soldats et de réfugiés, la panique est générale, la plupart filent dans des autos bondées de monde de bagages et de matelas. J’en vois qui prennent la route d’Azy-le-Vif. Pourquoi ? Les bobards les plus invraisemblables circulent. Un monsieur s’arrête sur le Pied Prot pour dire que les Boches seront ce soir à Nevers et que le pont de la Loire sautera à minuit. A St Parize, ni électricité ni téléphone. A la Poste on ne peut pas me payer un mandat de Mme de Lescure. A 3 h chemin de croix, très peu de monde y assistent, quelques femmes et un seul homme : moi. A 7 h du soir, Suzanne du Verne nous arrive avec la camionnette d’Aïn Kala avec sa mère, Monique Guillemain, et sa cuisinière, du linge et autres affaires qu’elle croit plus en sureté ici qu’ailleurs. 3 soldats venant du front à bicyclette demandent à coucher. Ils ont perdu leur régiment qui a beaucoup souffert dans l’Aisne. 6 jeunes gens de 17 à 19 ans arrivent de Paris à bicyclette, je les envoie au domaine où l’on a mis de la paille fraîche dans la grande écurie. Les routes sont partout encombrées de fuyards qui vont coucher dans les fossés.

17 Lundi. Pluie. L’affolement augmente. A 7 h, Ernest vient me dire que Michel des Petites Granges me demande. C’est pour me dire qu’il part avec femmes et 5 petits enfants et met tout cela sur un chariot pour aller où ? il n’en sait rien, il abandonne maison, meubles, cheptel. De son côté Roy de Callot veut partir, ses femmes partent en auto, il les suit avec un chariot, heureusement, ils réfléchissent en route et reviennent deux heures après. Chicon, qui fait partie de la garde civique veut arrêter une auto traversant Moiry tous phares allumés, est bousculé par la voiture. Il tombe sur la route et se blesse à la figure. Marcelle le conduit à St Pierre où le Dr Robet lui fait un pansement. La route de St Pierre est impressionnante, une caravane de gens fuyant Nevers pour ? Ciel noir par suite de l’explosion du pétrole. Suzanne du Verne va dans un domaine de Magny chercher sa métayère, sa cuisinière et leurs enfants, les ramène ici et une heure plus tard repart avec sa mère et Monique Guillemain pour mettre tout ce monde à Nieul près de La Châtre (Indre). Le garde Jeanty qui s’était mis en route avec un chariot et une jument de Callot, raisonné par sa femme et par moi-même a le bon sens de revenir. Les La Brosse nous quittent aussi. Josepha, malgré l’avis de Louis veut aller rejoindre sa mère et sa sœur à Anteroche dans le Cantal. Ils risquent fort de rester en route car ils ont peu d’essence et il n’y en a plus dans les bornes. Ma jardinière veut bien rester. Mes domestiques partent à bicyclette pour Meillers. Je comprends cela à cause de leur fille de 15 ans. Albert Chicon avec un de ses cousins file également à bicyclette pour Bulhon. A 2 h, nous entendons la DCA et autres coups de canon plus forts. Où sont les Boches, personne ne le sait ! Les canons Boches devaient avoir le moulin à vent pour objectif, car on a trouvé autour plusieurs trous d’obus. Une vache des Petites Granges a été blessée à la cuisse par un éclat. Ce qui est certain c’est que Hitler connaît les moyens de jeter la panique et de faire fuir les populations dans tous les sens. A 7 h du soir Suzanne et tout son monde nous reviennent. A Sancoins l’autorité militaire leur a fait faire demi-tour. Une dame leur crie « armistice ». Elle nous laisse ses nombreux bagages, sa mère, Monique, sa cuisinière et son petit garçon et part pour La Baratte. Entre Moiry et Magny, deux officiers lui font faire ½ tour en lui disant que les Boches les suivent. Nous dînons tant bien que mal et nous nous couchons après avoir entendu dire par Montrichard que l’armistice sera signé à minuit. A 1h ½ du matin, coups de canons très violents qui ébranlent toutes les portes et font vibrer les vitres. Tout le monde se retrouve dans le vestibule, où la famille Jeanty, la Polonaise avec ses 4 filles viennent nous rejoindre avec les Chérut et les Belges. Second bombardement, tous descendent à la cave, sauf Madame de Lépinière et moi-même. Le reste de la nuit très calme et au matin l’on n’entend plus rien. Ce même 17 juin Cécile était bombardé à Rennes.

18 Mardi. Le calme renaît, la campagne est belle et tranquille autour de nous tout au moins. Sur la grande route à Moiry les troupes allemandes très nombreuses passent tranquillement direction de Moulins. Un motocycliste fait arranger sa machine chez Asselineau, paye douze francs et s’en va poliment. A quatre heures et demie, Marcelle conduit Madame de Lépinière, Suzanne et Monique à une prière à Saint-Parize. Mon métayer Roy qui y est en même temps croise une quinzaine de camions boches arrivant par la route du Marault au village en bon ordre. Quelques Belges sont avec les Boches. A six heures et demie, Suzanne avec Monique et sa cuisinière descend à Moiry pour voir le défilé qui ne fait qu’augmenter en nombre. Elles s’assoient devant le café Blasco dans lequel soldats français et boches fraternisent, tous kamarades ! Les enfants jouent sans crainte sur la route et mangent les bonbons que les soldats b leurs donnent. Dans l’après-midi, nous avons la visite de l’Abbé Cirode et de deux grands séminaristes qui ont fuit Nevers et se sont réfugiés à Saint-Parize où ils sont plus mal que bien. A mon domaine des Petites-Granges, les portes sont fermées, toutes les brebis sont dans le petit pré derrière la maison où il n’y a plus d’herbe. Je crains qu’elles n’en sortent et se répandent dans les blés et autres récoltes. A huit heures du soir Marie-Thérèse Guillemain nous arrive, elle est contente de retrouver sa famille chez nous. Elle nous raconte qu’à Nevers, la panique est grande.
. Le calme renaît, la campagne est belle et tranquille, autour de nous tout au moins. Sur la grande route à Moiry, les troupes allemandes très nombreuses passent tranquillement, direction de Moulins, un motocycliste fait arranger sa machine chez Asselineau, paye 12 F et s’en va poliment. A 4h ½ Marcelle conduit Madame de Lépinière, Suzanne et Monigat à une prière à St Parize. Mon métayer Roy qui y est en même temps, croise une quinzaine de camions Boches arrivant par la route du Marault au village en bon ordre. Quelques Belges sont avec les Boches. A 6h ½ Suzanne avec Monique et sa cuisinière descend à Moiry pour voir le défilé qui ne fait qu’augmenter en nombre. Elles s’assoient devant le café Blasco, dans lequel soldats Français et Boches fraternisent, tous Kamarades ! Les enfants jouent sans crainte sur la route et mangent les bonbons que les soldats Boches leur donnent. Dans l’après midi, nous avons la visite de l’abbé Cirode et de deux Grands séminaristes qui ont fui Nevers et se sont réfugiés à St Parize où ils sont plus mal que bien. A mon domaine des Petites Granges, les portes sont fermées, toutes les brebis sont dans le petit pré derrière la maison où il n’y a plus d’herbe. Je crains qu’elles n’en sortent et se répandent dans les blés et autres récoltes. A 8 h du soir, Marie Thérèse Guillemain nous arrive, elle est contente de retrouver sa famille chez nous. Elle nous raconte qu’à Nevers la panique est grande, mais que la ville n’a pas de mal, l’ennemi y étant entré en bon ordre. Heureusement l’on n’a pas fait sauter le pont de la Loire et la circulation peut se faire sur les deux rives. Nombreuses sont les personnes venues demander l’hospitalité chez Boigues à Brain où la Princesse de Croÿ remplit le rôle de maîtresse de maison. Marie Thérèse y retrouve Madame de Sansal avec sa mère et son frère. Elle ne sait pas où sont ses filles et Miette, peut-être à Tâches. Moi je les crois plutôt à Bulhon, si elles ont eu de l’essence pour aller jusque là. Lundi matin, il y avait sur toute la campagne un brouillard très opaque, qui effrayait tout le monde. Il était dit-on causé par des vapeurs chimiques allumées par les Boches. Je ne sais si cela est vrai, mais certainement la chose n’était pas naturelle. A Midi, le soleil s’est montré. Un soldat du 85, venu blessé à l’hôpital de Nevers il y a peu de jours a dit à Simone qu’il a vu Hervé au moment de son départ et qu’il allait bien. Mais depuis ! A 9 h du soir Marie Thérèse emmène Suzanne à la Baratte. Montrichard qui logeait plusieurs officiers Français à La Chasseigne dans la nuit du 16 au 17 a eu sa montre, son stylo et la clef de son garage volés sur une table où il les avait déposés, peut-être par un ordonnance, au moins j’aime à le croire

19 La nuit est bonne pour tout le monde, les Chérut qui sont très effrayés, sont venus coucher chez la jardinière. Marcelle va à la messe, elle voit les Boches qui ont couché dans leurs camions après avoir dansé et bu le champagne à l’auberge Chapon. On raconte que la Russie et les Etats Unis ont déclaré la guerre à l’Allemagne, mais que ne dit-on pas ? A 2 h après midi, quantité de voitures Boches passent sur le Pied Prot allant vers Moiry -43- . Montrichard passe nous voir et nous dit son inquiétude au sujet des maisons abandonnées par leurs propriétaires en fuite. Chez Martinat, il a vu un Boche faisant sa barbe avec le rasoir laissé là. Chez Aubry à Roussy, le domaine laissé seul est occupé par des trainards qui pillent tout. Nombreux sont les Français qui ayant quitté leur domicile sans savoir où ils allaient, errent dans la campagne et prennent tout ce qu’ils trouvent sur leur route pour vivre. Hier dans les prés près du château, des gens en voiture ont tué un veau d’un coup de fusil et l’ont emporté. Il paraît que les Boches sont à Rennes, à Cherbourg etc. Je rencontre chez les Chérut, 3 jeunes soldats qui faisaient leurs classes à Avord et qui avaient été envoyés à Cosnes pour boucher les trous du 13ème de ligne qui avait beaucoup souffert. Ils sont ensuite venus à Nevers pour faire la défense du pont de Loire quand l’ennemi y arriverait. Lundi à 5 h du matin, il y a eu un assez violent combat pour empêcher les premières troupes de franchir le pont qui avait été miné avec toute autre chose que de la poudre dit-on et qui naturellement n’a pas pu sauter. Alors nos troupes se sont éparpillées dans la campagne cherchant une grange pour s’abriter. Mes trois soldats s’en allaient sur Blime, où l’un d’eux a une tante. Un autre n’avait que sa chemise. Ma jardinière qui est très charitable lui donne un chandail de son mari. Chez mon fermier Gonin, il y a depuis dimanche 3 aviateurs avec leur camion qui ne savent pas où aller rejoindre leur corps, du reste le camion est en panne. A 5 h du soir Guillaume du Verne et sa femme nous arrivent et ne restent qu’un instant, ils ramènent la camionnette et leurs bagages et nous laissent Madame de Lépinière et Monique.

20 Jeudi. Comme je sortais du lit après une nuit assez calme, quel n’est pas mon étonnement et ma grande joie de voir Hervé entrer dans ma chambre habillé en civil. Après la débâcle de la Marne, son bataillon étant en complète débandade, le Cdt de Goy lui a dit : sauvez vous comme vous le pouvez. C’est ce qu’il a fait, se cachant le jour et marchant la nuit et échappant par miracle aux nombreux coups de fusil qui lui étaient destinés. Arrivé à Chablis dans l’Yonne, il prend la bicyclette du curé ; près de Clamecy, il pose son uniforme et emprunte une veste et un pantalon à un maréchal pour arriver à Nevers mardi soir chez sa belle mère où il dort pendant 48 h. Madame de Sansal croit ses filles et Miette chez nous, mais j’ai tout lieu de croire qu’elles sont à Bulhon où Hervé va les retrouver ce soir, car il n’est resté qu’un quart d’heure avec nous, ayant 140 km à faire à bicyclette. Marcelle l’accompagne jusqu’à la grande route. Hervé nous a dit qu’un jour pour toute nourriture, il avait mangé des cerises cueillies sur un arbre. C’est le jour des surprises, à 9 h ½ nous voyons venir Antoine du Part qui très aimablement veut savoir ce que nous sommes devenus. Pendant une heure, il nous raconte tout ce qu’ils ont vu et fait. J’ai été étonné qu’à cause de Chantal, ils n’aient pas essayé de gagner Annonay chez le frère de Marie-Louise, ce qui n’aurait pas servi à grand-chose car les Boches doivent occuper toute la France. Antoine croit que l’armistice doit être signé à midi, la France étant représentée par Pétain et Laval. Il a été indigné de la façon avec laquelle des soldats Français cantonnés chez lui envoyaient promener leurs chefs. Je ne croyais tout de même pas la pourriture aussi grande. A 2 h nous avons la visite du ménage Pierre de Rouville venu à pied par les Craies. Les Henri sont partis dimanche pour la Lozère avec leurs enfants. Dans la nuit du 17 au 18 un obus de petit calibre est venu frapper le pignon côté Nord de la grange. Le maire de Magny a fichu le camp de même que Bardin, maire de Chevenon. A 6 h Suzanne vient chercher Madame de Lépinière pour la conduire aux Loges, où elle fera acte de propriétaire car un Etat Major Allemand s’y est installé. On nous laisse Monique à garder, ce qui ne m’enchante guère car elle court partout en jouant avec les enfants de ma jardinière, étant très enfant elle-même bien qu’elle soit grande comme une femme. Un soldat du 54ème venu échouer à la ferme du Pied Prot et qui avant gardait la gare de Saincaize, me raconte que l’armée a fait construire un cinéma qui a coûté 450 000 près du domaine de Manvitut qui il y a 85 ans a été la dot de ma tante du Verne et qui a été vendu par ses petits enfants au fermier Dessauny pour une bouchée de pain. Les bons d’armement servaient donc à toute autre chose qu’à construire des canons. Ce soldat est fermier d’Etienne Faulquier, commune d’Amazy.

21 Vendredi. Pluie. Hier Marcelle en signe de joie et de reconnaissance pour le retour de son neveu s’est imposée une grande pénitence : elle n’a pas pris son thé à 5 h. A 5 h les La Brosse nous reviennent. Partis lundi à 3 h pensant aller à Anterroche, sur la nouvelle que Magny était occupé, ils devaient aller à Bulhon où ils devaient déposer des papiers que je leur avais confiés, mais en traversant Moulins, ils apprennent que l’armistice est signé. Alors ils partent pour les Gouttes où ils ont trouvé 23 Tollu. Malgré cela on leur donne à dîner et à coucher. Ils repartent le lendemain à 7 h pour Bulhon, où ils arrivent à 7 h du soir, la route par La Palisse qu’ils avaient empruntée étant complètement obstruée par des réfugiés. A Bulhon, la maison était déjà pleine par Madame de Valence et 4 enfants et 2 petits enfants et une femme Turque, Madame de Faverges avec 4 enfants, 3 petites de Champeaux. Le mercredi les Henri de Rouville avec leurs deux enfants débarquent à leur tour, on les nourrit et on les couche. Jeudi, Hervé arrive à 4 h du soir avec sa bicyclette. Il avait marché fort et raconte son odyssée et sur le conseil de son père il va à Ambert se présenter à l’autorité militaire, sans avoir vu sa femme qui elle partie de Nevers dimanche avec sa sœur, Miette et une femme de chambre, est arrivée à Bulhon 10 heures après le départ de son mari. Ces 4 femmes ont passé 4 jours au Donjon en panne d’essence et n’ont pu partir que parce que les Boches leur ont donné de l’essence. Le matin vendredi, en même temps que les La Brosse, les Henri de Rouville s’arrêtent devant le perron et partent un instant après pour Planchevienne.

22 Pluie. Marcelle et Louis vont à la Chasseigne pour savoir ce qui se passe, ils n’apprennent rien sinon que le château est occupé par un état major Allemand et que la salle à manger lui sert de bureau. A 5 h du soir, deux soldats fusil en bandoulière passent dans la cour, font le tour du jardin et s’en vont.

23 Dimanche, Marcelle et les La Brosse vont à la petite messe, je reste garder la maison. Bien m’en a pris, car à 9 h, 3 officiers arrivent et me disent qu’ils cherchent des lits pour 6 officiers et qu’avec eux, il y aura 40 hommes et 80 chevaux à loger. Je leur fais voir les chambres au dessus de la cuisine et le bureau. Cela leur suffit. Je pars pour la grande Messe, au retour je trouve des soldats et voitures de toutes sortes autour de la maison, même une victoria attelée de 2 chevaux, c’est l’invasion dans toute sa splendeur. Nous déjeunions entre nous quand 8 officiers montent le perron. Marcelle et Louis leur montrent les chambres qui leur sont destinées et ils disent qu’ils déjeuneront dehors sous les arbres. A 2h ½, je vais avec le garde Jeanty déposer nos fusils et cartouches à la mairie. On nous dit que l’armistice est signé. Mais comment !. A 5 h un orage fait cacher tout le monde. Dans le pré où il y a beaucoup de chevaux au piquet, une forge, des tentes etc. A un homme qui m’avait demandé à boire, j’ouvre la porte de la cave, aimant mieux cela que de la voir forcée. Il aperçoit un monceau de bouteilles, ce qui le fait sourire mais elles sont vides. Je lui laisse remplir deux bouteilles à un tonneau et il les emporte avec 3 bouteilles de limonade. Un officier le voyant, lui donne l’ordre de tout rapporter ce qu’il s’empresse de faire. La discipline est grande dans cette armée. On nous fait avancer les pendules d’une heure. On me demande la clef du grenier à grain pour y faire coucher 50 hommes, et la clef de notre cuisine pour y faire la popote des officiers qui au nombre de 8 s’installent dans notre salle à manger pendant que nous dinions dans le salon. Les officiers burent le champagne et autres vins généreux apportés par eux sans faire aucun bruit ce qui prouve qu’ils ont l’habitude de ces libations. A 10h ¾ ils sont montés dans leurs chambres et nous dans les nôtres. La nuit a été très calme malgré le grand nombre de soldats dormant à l’extérieur. Montrichard venu nous voir après être passé dans les divers cantonnements, nous dit qu’à Villars malgré la présence de Roger et de ses sœurs, le château a été envahi par les simples soldats de la cave au grenier et que toute la maison est dans un état de saleté misérable. Quant à Villars Le Sueur, la maison qui a été abandonnée par les maîtres et les métayers, elle est occupée par 26 officiers et sous officiers. Jeanty tire les vaches.

24 Pluie. St Jean. Je reçois une lettre du Cdt Ott me disant que les officiers logés dans le bureau ne le sont pas dignement et qu’il faut leur donner des chambres dans la maison. On les installe dans la chambre de Cécile et celle d’angle Nord Est. On me réquisitionne un châtron de Tâches, 370 k, qui est abattu aussitôt dans la grange. Ce châtron m’est payé 150 Marks valant 3 000. On me donne un bon que je toucherai je ne sais où !

25 Pluie. On nous a laissé Monique Guillemain soit disant parce que Les Loges et La Baratte sont occupés par les Allemands. Marcelle la fait coucher dans sa chambre pour qu’elle soit plus en sureté. Or ce matin, pendant qu’elle était encore au lit, Marcelle part pour St-Parize en laissant la porte grande ouverte sur le jardin. A 10 h Marcelle part pour La Baratte emmenant Monique et la cuisinière de Suzanne que celle-ci nous avait laissée depuis une dizaine de jours. Arrivées à La Baratte, elle trouve la maison occupée par tout un Etat Major. 4 chambres du 1er ont été laissées aux Guillaume. L’une d’elle sert à Marie Thérèse qui est très fatiguée. Ils ne savent pas ce qu’ils vont faire de Monique, car aux Loges la maison aussi est pleine à craquer. Louis de La Brosse qui avait accompagné sa cousine, déjeune avec elle chez Madame de Sansal avec un morceau de pain et de fromage. Pas de nouvelles de son mari et de ses fils. Le Colonel qui était à Bourges où il commandait la place, il y a eu un combat dans cette ville qui a opposé de la résistance paraît-il ! Marcelle et Louis ont vu passer sur la route, direction de Decize plusieurs milliers de soldats allemands. Chicon vient me dire qu’à cause du mauvais temps, les Allemands veulent mettre leurs 90 chevaux à couvert dans nos écuries. Ils mettent mon veau dans le séchoir, sortent tout ce qu’il y a de bois de toutes sortes dans mes trois écuries et y entassent leurs chevaux de même au domaine où ils s’emparent même de la bergerie. A 6 h du soir, Albert Chicon qui s’était réfugié à Bulhon revient nous apportant une lettre d’Edith. Là bas tout va bien malgré le grand nombre d’amis. C’est la cuisinière de Madame Vuillemin amenée par ses petites filles qui fait la popote. Aucun Allemand dans le village. A St Parize on fait le recensement de tous les hommes de 16 à 50 ans. C’est bien inquiétant. Si on les emmène c’est la fin de la culture et la famine.

26 Pluie. Journée calme. Les officiers boivent Bordeaux, Bourgogne, Champagne, sans chanter ni beaucoup parler. Le Cdt fait ratisser la cour et à 3 h du soir passe une revue et décore un soldat de la croix de fer. Marcelle fait la cuisine aidée par la réfugiée Belge. Celle-ci a lavé 2 chemises à un soldat qui lui a donné un Mark pour sa peine, or il est coté 20 ct aujourd’hui.

27 Dès le matin, une revue des 80 chevaux est passée dans le Champ Villain. Une partie de ces chevaux est lâchée en liberté dans le sanfoin du champ carreau où la moitié est en avoine. Celle-ci est protégée par des gardiens pas assez nombreux, je m’en plains. La Belge qui nous rendait des services repart pour son pays. Marcelle et Josefa vont faire une visite à Planchevienne qui comme Tâches est envahi. Dans la soirée on apporte dans la basse cour un tonneau de 200 litres de vin de Frontignan, en un instant il est vidé, chaque homme venant puiser dedans à volonté. Malgré cela je n’en rencontre aucun pris de boisson.

28 Vendredi. Dès le matin, revue des hommes sous ma fenêtre, ils partent ensuite en ordre direction Moiry, leurs mouvements d’une régularité impressionnante, de véritables automates. Ils ont, m’a dit un sous officier, un service religieux. Ils en avaient eu un autre il y a deux jours dans l’église de St Parize, où 800 hommes étaient réunis, mais je ne sais en quoi ce service consistait. Dans la soirée, je vais à la Commandantur, où j’arrive trop tard. Elle ouvre de 8 à 10 le matin et de 5 à 6 le soir. On fait dans les domaines le recensement des cheptels bêtes à garder, bêtes à vendre. Je compte sur le Pied Prot trente deux soldats à bicyclette descendant sur Moiry. Tous les chevaux du groupe de Tâches sont allés se baigner dans l’Allier. Visite de Dusseaux garde de Roy à la Charnaye qui me raconte que le pont du Veurdre était gardé par 4 canons de 75 et un petit nombre de fantassins. Quand les premiers camions allemands venant de St Pierre sont arrivés, trois d’entre eux ont été détruits par nos obus, mais force a été de cesser le feu faute de munitions, alors les canons se sont retirés et le capitaine qui commandait la défense s’est fait tuer à son poste avec 3 ou 4 hommes.

29 Samedi. St Pierre et St Paul me fait remarquer un capitaine Allemand. Je vais à St Parize à la Commandantur pour me faire payer mon châtron. On me dit de repasser lundi. On me donne 25 litres d’essence à 4 F. Le service est fait par un soldat. Je vois défiler dans le village des artilleurs avec plusieurs canons et caissons, dans un autre sens une cinquantaine de chevaux montés comme dans une ville de nombreuse garnison. A 1 h les Rouville viennent chercher les La Brosse pour les conduire à la Verdine. A 5 h une auto chargée dessus dedans et sur les côtés nous amène les Faverges retour de Bulhon. Ils ont quitté la maison encore pleine avec les Valence, les Champeaux. Yvonne et ses deux filles arrivées de la veille venant toutes les trois de Niort où elles étaient depuis le 16. Jean qui avait encore un peu de suppuration dans sa plaie est envoyé dans un autre ambulance peut-être Bordeaux. Yvonne qui a du cran a fait sans arrêt et sans encombre le long trajet. Les La Brosse nous racontent que les châteaux de Laverdine, des Réaux et du Gravier sont occupés par les Allemands. Les propriétaires sont relégués dans de peu nombreuses pièces, les officiers couchent dans toutes les chambres où il y a des lits et les soldats circulent dans les salons encore meublés, la plupart du temps simplement vêtus d’un caleçon de bain. Madame Cote arrive de Clermont où elle est allée pour installer chez elle le Général Weygand, le Maréchal Pétain est chez Michelin et le gouvernement probablement à la préfecture. Les Chambres à Vichy.

30 Dimanche. En revenant de la grande messe où il y avait une dizaine d’Allemands, nous voyons une croix gammée accrochée à la lucarne et pendant presque jusqu’au perron.